Archives de la catégorie ‘Photographes sous l’ére Ben Ali’

Arbi Haddouk était photographe à la présidence de la republique sous l’ére Ben Ali. J’ai eu la chance d’avoir son témoignage sur le déroulement de la mascarade photographique à cette époque là.

Avant le 14 janvier, il y avait de la censure partout. Quand on entend parler d’un événement, on ne pouvait pas y aller y compris les agences de presse étrangères qui devaient prendre l’accord de l’ATCE. Il y a deux cas. Le premier cas concerne la TAP ou les journaux de l’état, on ne pouvait y aller que selon une prévision où tu dois trouver ton nom pour aller travailler (sur un sujet culturel ou autre) ou bien, comme un fonctionnaire d’état, tu restes au bureau. Tu ne vas pas faire ton reportage.

Donc votre planning est prêt à l’avance. Vous n’allez pas chercher les news ?

Pour les journalistes soi disant libres, ils ne peuvent se déplacer qu’avec l’accord de l’ATCE.

Et s’ils se déplacent sans l’accord de l’ATCE, qu’est ce qui se passe ?

S’ils se déplacent sans cet accord, ils vont trouver sur place des agents de police qui ne les laisseront rien faire. Ils ne les arrêtent pas, ne prennent pas leur matériel mais exigent un badge ou un laissez passer. L’accord doit être préalable. Ce n’est pas de la mauvaise foi de nos photographes ou de nos journalistes mais le régime impose ses lois, c’est tout.

Après la révolution, c’est grâce à Facebook et les photos pris par les téléphones portables qu’on a des photos. En plus, ils ne peuvent pas attraper ces gens qui ont filmé.

Et les journalistes étrangers ?

On avait 3 grandes agences : l’AP, l’AFP et Reuters qui sont installés ici. J’ai un ami à la TAP qui s’appelle Hassen Dridi, représentant de l’AP en Tunisie, l’information lui parvient de l’AP Paris pour qu’il aille faire son reportage. L’information ne lui vient pas de Tunis. L’AP Paris lui dit que tel jour, il y aura un événement à Djerba pour qu’il aille filmer. Toi, en tant que journaliste, tu n’as pas cette information qui est détenu par le ministère de l’intérieur, la présidence de la république et l’ATCE puisque les journalistes étrangers vont passé par elle pour avoir les autorisations et non pas les journalistes de Tunisie qui ne sont au courant de rien. Ces représentants comme Hassen Dridi et ceux de l’AFP et de Reuters vont à l’ATCE qui disent qu’ils ne sont pas au courant, ou bien ils leur font perdre leurs temps. S’ils arrivent à avoir leurs badges, tant mieux, ou ils y vont et ils restent loin pour filmer l’avion des invités du pays ou des pèlerins par exemple, ou le selon d’honneur. Ils filment des choses auxquelles la police n’a pas pensé. Mais le vrai sujet ne sera pas filmé tant qu’il n’a pas son badge.

Depuis quand l’ATCE s’occupe de ces autorisations ?

Depuis 1988/1989, après le 7 novembre. C’est elle sui décide qui va couvrir l’événement pour les journalistes étrangers. A chaque événement, par rapport aux journalistes tunisiens, c’est un nouveau badge, la carte de presse ne sert à rien.

Les syndicats de presse ont ils protesté ?

Ce ne sont que des figurants du régime. C’est maintenant que c’est devenu un syndicat.

Comment vous travailliez avec la TAP et vous photographiez du temps de Bourguiba ? Avez vous une entière liberté ? Et avec Abdelawaheb Abdallah, comment ça se passait ?

Avec Bourguiba, c’était plus difficile. Il faisait la traversée de la ville en voiture vu qu’il était vieux, toute photo doit être légendée et il fallait savoir où elle a été prise à Tozeur ou à Kairouan… la photo est plus difficile que la vidéo. Le travail du photographe est plus dur que celui du caméraman car le caméraman a le temps de filmer le président et ce qui l’entoure comme situation alors que dans la photo, il doit y avoir ces informations là. Quand je travaillais à la TAP du temps de Bourguiba, j’allais à mon directeur et je lui disais que je voulais aller à l’endroit où ira le président avant un jour pour faire mon repérage de A à Z. à l’arrivée du président le lendemain, la majorité du travail a été faite puisque tout mes cadrages étaient préparés. Par exemple, je veux que quand il salue la foule, je choisisse un angle où il y a un palmier dans l’arrière plan quand on est à Tozeur parce que les palmiers et les dattes sont le symbole de Tozeur.

C’est toi qui choisis la photo que tu donneras au président. Je désignais le cliché que nous donnerons aux journaux. Je n’ai jamais eu de problème. Le président n’a jamais intervenu dans notre travail.

Bourguiba aimait-il les photos ?

Il aimait les photos et donnait beaucoup d’importance aux journalistes et les photographes. Par exemple, pendant les élections, il mettait 4 minutes pour mettre l’enveloppe dans l’urne afin que tous les photographes aient le temps de photographier.

Après le 7 novembre 1987 de quelques jours, on nous a appelé pour venir travailler. On devait travailler depuis 6h du matin jusqu’à 21h. On a appelé le chef de la sureté de Bourguiba qui s’appelle Khafik Chelli. Il a dit qu’il n’en savait rien. Il est venu et il a ramené avec lui Abdehafiz El Hergam du ministère de l’intérieur et on a commencé à travailler. Après est venu Abdelwahab Abdallah et on exécutait ses ordres. Il contrôlait toutes les photos. Le laboratoire était pour faire cesser les demandes des uns et des autres pour avoir les photos du président. En plus, il n’y avait pas de confiance à cette époque là entre la TAP et la présidence. La présidence pensait que les agents de la TAP allaient vendre les photos parce qu’elle ne donnait pas à tout le monde les photos. Le laboratoire était installé pour arrêter cette défaillance et pour donner les photos eux mêmes à la TAP.

La présidence ne donnait à la TAP que les photos déjà contrôlées alors que ce système n’existait pas du temps de Bourguiba parce qu’il y avait une crédibilité des reporters. Les reporters sont restés les mêmes, pourquoi cette absence de crédibilité ?

On leur donnait des instructions et ce n’était même pas le président mais Abdelwahab Abdallah. Celui qui a une famille et des enfants ne pouvait pas se permettre de lui dire non. Si quelqu’un lui dit non, il le vire et en ramène un autre.

Est ce que vous avez l’impression que vous vous répétiez en travaillant avec Abdelwahab Abdallah  et quel était son intérêt à répéter toujours la même chose ?

J’avais l’impression de refaire presque les mêmes photos à chaque fois sous sa direction. Son but c’était que le visage du président soit grand, net et bien. Avant on filmait un événement, et au temps de Ben Ali, on filmait un homme.

Cette photo stéréotypée du président, est ce qu’elle l’a servi ou desservi ?

La photo vient en deuxième plan après l’information. C’est l’information qui prime.

Quand il recevait des invités étrangers au palais ou qu’il décorait des personnalités, quelles étaient les directives des photos ?

On prend les angles pour prendre les photos. Ensuite, c’est Abdelwahab Abdallah qui choisit. Il privilégie toujours la photo où le président est de face et l’invité presque de dos. En plus, le nez du président pris de face paraît moins grand qu’il ne l’est. Je ne choisissais pas forcément les mêmes photos que lui mais je ne pouvais pas lui dire non.

Est ce que vous signez vos photos ?

Non. J’ai pris une photo une fois et j’en étais content pendant une semaine. Bourguiba allait à Monastir en juillet et août. Les meilleures photos c’est les ¾ de profil à ce que je pense. Quand il arrivait à Monastir, les gens l’accueillaient sur la piste d’atterrissage. C’était début juillet. Il faisait chaud. C’était la sieste, il fallait fermer au maximum le diaphragme. Quand le président est sorti sur la passerelle, les gens se sont mis en dessous de la passerelle. Sur la photo, il y avait la main de Bourguiba sur la foule. Quelle photo !!! Une merveille !!! Le lendemain, elle était en grand sur tous les journaux. Mais toutes les photos étaient signées TAP.

Du temps de Ben Ali, on ne pouvait plus prendre ce genre de photo. Tout le monde le prenait d’un seul angle, celui de face. Tu n’as aucune liberté pour faire ta photo.

Est ce que la TAP reçoit des négatifs ?

La TAP reçoit les photos mais les négatifs restent toujours à la présidence.

Et avec le numérique ?

C’est la même chose. Ils leur passent les photos par internet et tu n’as pas le droit de la donner à X ou à Y. Celle là tu la donneras à « La Presse », l’autre à « Le Temps »…..

Est ce que les présidents avaient des appareils photo ?

Non. Bourguiba aimait beaucoup un photographe qui s’appelle Osmane et Ben Ali aimait bien un caméraman qui s’appelle Chinaoui.

En ce qui me concerne, je suis restée à la présidence jusqu’en 1997, ensuite je suis allé à la TAP. Avant de partir, je suis allé voir Abdelwahab Abdallah et je lui ai demandé pourquoi je dois m’en aller, il m’a répondu que même un ministre ne peut pas savoir pourquoi il quitte. Les gens de la sûreté me disaient que je leur manquais.

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Abdelaziz Frikha, je suis directeur photo et cinéma et j’ai fait de la photo. Mon secteur s’étend à l’audiovisuel d’une manière générale dont l’image.

Avez-vous travaillé avec le président déchu?

Il me connaissait et je lui ai fait des photos personnelles avant qu’il ne soit président de la république et le ministre de l’information m’a recommandé auprès de lui. Le rapport était agréable. Après, il m’a demandé de lui faire des portraits quand il était ministre de l’intérieur. Ensuite, j’ai gardé de bons contacts professionnels avec lui ce qui m’a permis de lui faire des photos quand il est devenu premier ministre. C’était à l’attention de la presse parce qu’il n’était pas connu à ce moment-là. Il fallait faire toute une campagne pour faire connaître ce premier ministre, ensuite il est devenu président très rapidement.

Il me faisait confiance pour le travail et il se laissait faire. Il était exigent de son image. Il voulait des images qui correspondent à ce qu’il imaginait lui, des images de qualité où il était très bien. Il était imposant et présentait bien. Il inspire confiance et respect. J’ai travaillé dans ce sens vu que moi aussi je voulais valoriser le travail et lui donner l’image qu’il s’est fait de lui-même.

Avez-vous continué à faire des photos de lui quand il est devenu président ?

Oui. A chaque fois qu’il franchissait une étape, on recommençait le processus dès le départ. Je lui ai fait des photos deux mois avant qu’il devienne premier ministre et deux mois après. Il m’a appelé dès qu’il est devenu président de la république pour imaginer, penser et commencer à réfléchir pour faire les photos du président de la république.

Est-ce que vous pensez que son approche et son image ont changé quand il est devenu président de la république ?

Non, c’était tellement peu de temps après. Une chose est certaine, c’est que le choix des visuels qu’il adopte était toujours fait par lui-même. Il n’y a pas d’autres personnes qui choisissent à sa place ou pour lui même s’il y a des gens qui donnent leurs avis. Evidemment, je lui propose « tel visuel vous montre de tel aspect, il est avantageux, vous êtes imposant… » mais c’est lui qui décide en dernier lieu.

Est ce qu’il y avait des directives données par ses conseillers comme Abdelwahab Abdallah ?

Non. Au début, Abdallah n’existait pas. Il était à la presse. Il était loin. Le rapport était direct avec lui et c’était beaucoup plus sain, plus droit, plus intéressant parce qu’il n’y avait pas d’intermédiaire. Je lui soumets le travail et je lui donne un avis personnel. Il me dit qu’il va réfléchir, peut-être qu’il demandait conseil à ses proches pour voir l’impact des photos. Le lendemain, il me dit ce qu’il va choisir et c’est comme cela que ça marche. C’était au début avant qu’il y ait Abdallah et d’autres intervenants.

Jusqu’à quel moment avez-vous continué à le photographier ?

Je ne fais pas des photos de journalistes ou de presse. C’étaient des photos à la demande selon les circonstances. Le président a besoin d’un portrait particulier et c’étaient des portraits officiels. Il y avaient d’autres personnes qui faisaient les photos d’activité quotidienne et qui les faisaient bien. Pour moi, c’étaient des photos où on installait, on essayait. Puis le président vient et on fait une séance d’environ une heure.

Travailliez-vous en pellicule?

On travaillait en diapositives, en moyen format 6/7, je n’ai jamais travaillé en 24/36.

Pendant cette période, est ce que les services photo de la présidence prenaient les films pour les développer eux-mêmes ou est-ce que vous partiez avec ?

Personne ne se mêlait, personne ne savait combien de photos j’ai pris, ni quel genre de photo… Il y avait un rapport de confiance totale et j’avais les négatifs, j’avais tout. Après, le protocole gardait les négatifs. C’est beaucoup plus tard que les campagnes étaient faites ainsi que les affiches officielles. On m’a demandé de donner les négatifs et les diapositives qui ont servi à ce travail-là.

A quel moment avez-vous travaillé avec lui ?

J’ai travaillé pour lui pendant trois à quatre ans après qu’il soit élu président.

Pour quelle raison ce lien de confiance s’est rompu ?

Les choses ont évolué quand il y a eu Abdelwahab Abdallah qui s’occupait de l’information. Il a mis la main sur tout ce qui est communication, que ce soit la presse écrite ou l’image du président. Il a géré tout ça à sa manière. Il a même installé un laboratoire à la présidence non pas pour les diapositives parce que c’était trop compliqué, mais pour les tirages de l’activité quotidienne du président. Vous ouvrez n’importe quel journal, vous trouvez la même photo et c’était très gênant.

Avez-vous l’impression que par rapport à votre photo, c’est à dire après votre départ, la photo du président a évolué durant les quinze dernières années du pouvoir où vous ne photographiez pas ?

L’idée qu’il voulait créer était différente. Au début, il n’était pas connu. Il voulait créer un visuel qui le rapproche du peuple en tant que président qu’on aime et qu’on trouve sympathique, celui qui rassure… Après, il voulait se rapprocher plus de la masse avec des gestes… Souvent, ce n’était pas bien fait. C’était très artificiel et non pas de vrais moments de photo. C’était le staff à la présidence qui choisissait tout, qui dirigeait tout.

Vous pensez que l’image que vous avez donné du président Ben Ali était humaine et ce qui a été créé après était une image plastique… On sait que cette image a desservi Ben Ali.

C’est difficile de dire que ça a servi ou desservi. Dans tous les cas, il n’y avait que ces images-là. C’est un champ d’images très limité. Quand il opte pour une image, elle va être exploitée partout, par le parti, par toutes les instances, pour les agrandissements… Des fois on change le fond, on met un drapeau mais le visuel reste le même.

Vous êtes un homme de l’image. Lisez-vous la presse quotidienne tunisienne ?

Oui, je la lis.

Est ce qu’il y a eu un moment où vous ne regardiez plus la photo du président dans le journal ?

Je vous dis que c’était en béton. Moi ça me gênait beaucoup parce que vous trouvez la même photo dans tous les journaux. Evidemment, ça devient très banal. Il y avait un jeu de 4 photos qu’on sortait pour changer un peu selon les évènements mais c’étaient toujours les mêmes. Les photos étaient sélectionnées par Abdelwahab Abdallah, tirés dans leur laboratoire et distribuées aux organes de presse. Il n’y avait que ça à publier. Par exemple, il n’y avait pas de reporter indépendant qui faisait lui-même son travail et le président peut avoir chaque jour une nouvelle expression sur le vif.

Je trouve que cet homme qui aime beaucoup la photo et le visuel a été limité par Abdelwahab Abdallah dans ses choix, dans sa manière de voir les choses. Autrement dit, il n’a pas laissé les gens travailler d’une manière plus libre et plus ouverte et s’exprimer différemment. Tout était contrôlé, dans le choix. Il ne fallait pas que ça sorte de la manière de faire qu’ils ont adopté.

Moncef Ben Zakour, 70 ans, bachelier. J’ai commencé la photographie à l’âge de 24 ans. J’ai fait un stage avec un français qui est venu en Tunisie pour faire une formation pour les photographes de l’information. J’ai été choisi pour l’accompagner dans tout ce qu’il faisait. C’est moi qui étais l’interprète vu que le niveau de langue des photographes était assez faible.

Avez-vous bénéficié d’une formation à cette époque-là ? Faisiez-vous partie d’une structure ou vous a-t-on formé à devenir photographe ?

Je suis allé suite à une annonce pour les bacheliers à l’Ecole de Vaugirard à Paris où il y avait une formation. Je suis allé voir de quoi il s’agit après avoir fait le stage en Tunisie mais je n’ai pas suivi tout le stage pas. J’étais stagiaire à l’AFP.

Le photographe était extraordinaire. Il a fait la Guerre du Vietnam. Il s’appelait Jean-Pierre Chambon. Il a fait Youpi et AFP qui sont des agences de presse très connus et il a trouvé que je pouvais faire un bon photographe. C’est comme ça que c’est parti. Au lieu de partir en France, j’ai passé un an avec lui. Par la suite, il y a eu le voyage en Europe du président Bourguiba. J’ai dit que je n’y allais pas vu que c’était prévu que je parte faire ce stage en France. On m’a dit que j’allais être titularisé au retour de ce voyage. Il allait faire six pays : la Belgique, la Hollande, Luxembourg… j’ai fait ce voyage et en revenant d’Allemagne, je lui ai établi six albums photos sur tout le périple qu’il avait fait.

Vous avez connu le président Bourguiba. Quel rapport avait-il avec l’image et la photo ?

Il adorait et l’une de ses réussites, c’était la photo. Il était très photogénique, même vieillissant. Il sent la photo et tu le sens. Le photographe sent la confiance de celui qu’il photographie et en fait de très belles photos. Depuis, j’ai été avec lui pendant 30 ans et Wassila, sa femme, m’a adopté. J’ai fait tous les voyages du président et de la présidente.

Comment se passait votre travail à l’AFP ? Est-ce qu’il y avait une censure ? Est ce qu’il y avait quelqu’un qui regardait vos photos à la TAP ?

Oui, j’ai été amené à faire ce travail vu que le président me donnait entière confiance. C’était moi qui choisissais les photos. Je choisissais beaucoup plus l’attitude, le regard… Quand il y avait des photos à ne pas prendre, on ne les prenait pas. Même moi qui suis proche de ces gens, je n’insistais pas.

Est-ce que vous faisiez votre propre sélection ou bien un organe de l’état vous imposait les photos à publier ?

L’organe de l’état c’était plus ou moins moi. J’avais la confiance aveugle du président. Même le ministre n’avait pas le courage de choisir avec moi.

Avez-vous continué quand Ben Ali a été au pouvoir ?

C’est là le hic de la chose. Quand Ben Ali a été au pouvoir, les photographes qui étaient à Carthage, c’est moi qui les ai initié et amené au palais présidentiel. Il y a eu le coup d’état et ils avaient peur. Ils sont venus me voir au café Claridge et je leur ai dit : « vous avez travaillé pour quelqu’un. Le président a changé, qu’est-ce que ça change pour vous ? ». Je les ai calmés et ils ont continué à travailler. Un mois après, il y a eu des échos chez le président et on m’a fait parvenir indirectement des dires du pourquoi je n’aimais plus être au palais de Carthage. J’ai répondu très poliment qu’après ce que j’ai eu à Carthage (je n’avais même pas une carte de presse pour accéder au palais), je ne pouvais pas travailler dans les conditions actuelles. Je ne pourrais plus fournir des photos de qualité, je serais étouffé. J’ai dit que s’ils le veulent, je peux travailler dans un organisme. S’ils veulent que je revienne, je n’aurais plus le même rendement.

Pensez-vous qu’il y a eu un contrôle absurde de l’image ?

Pas seulement un contrôle absurde de l’image mais aussi de la personne. J’ai vu comment les gens travaillaient là-bas. J’ai compris puisque c’était eux qui m’amenaient les films et moi qui choisissais encore. Je leur disais de prendre telle photo de telle manière… Ben Ali n’était pas aussi photogénique que Bourguiba. Il fallait prendre des angles qui atténuaient les défauts.

Vint le moment où on allait installer un laboratoire couleurs à l’agence TAP. C’est moi qui l’ai proposé. Personne n’a voulu croire en ça. Abdelwahab Abdallah était à Carthage et m’a dit de choisir le même équipement pour Carthage et les gens qui vont travailler dessus. Je n’étais pas d’accord avec lui. Il y a eu un accrochage avec lui du temps de Bourguiba sur le choix des photos. Je lui ai choisi l’équipe qui devait travailler sans y aller. Tous les travaux du président ont été transférés à Carthage. On faisait le choix des photos sur place et on attendait le jeu de photos jusqu’à 19h pour pouvoir les distribuer aux journaux. C’est plus que la censure.

A l’époque où le laboratoire était encore à la TAP, est ce qu’i y avait un rétrocontrôle (dans le sens où après votre choix, Abdelwahab Abdallah ou président lui-même choisissait quelles photos publier)?

J’ai entendu dire qu’Abdelwahab Abdallah visionnait avec le président à partir de la deuxième année. On envoyait le jeu, il choisissait.

Quelles étaient les activités que couvraient la TAP ?

Toutes les activités politiques des ministres. Tu ne peux pas être libre de choisir un sujet à faire.

Si les sujets tournaient essentiellement autour du président et de la vie politique, quel est l’effet de ce creux qui a été créé par l’installation du laboratoire à la présidence ?

Ils voulaient faire des choses en extra et ils avaient peur pour l’image de marque de Ben Ali. Comme je t’ai dit, il n’avait pas un visage très proportionnel… tout ça, c’est pour soigner son image aux yeux de la population.

Est-ce que vous pensez que son image à partir de 1987 a évolué dans les médias ou a-t-elle stagné ? Est-ce que l’image du président n’a pas évolué avec une communication ? Est-elle restée la même pendant les 23 ans de règne ?

L’image physique non, parce que je le connaissais avant. Quand il y a eu l’histoire de Gafsa, il était directeur de la sureté. J’ai été désigné par la TAP pour lui amener les photos et d’être en contact avec lui durant toute cette période. Pour moi, il ne peut pas changer. Pour les autres, je ne sais pas.

Vous avez une culture de l’image. Vous avez vu le portait du président quotidiennement pendant 23 ans dans les journaux. Avez-vous l’impression qu’elle a évolué ?

Son image a énormément évolué et non pas lui.

Vous croyez que c’est une image surfaite ?

Oui, c’est une image maquillée.

C’est une image plastique, presque mécanique…

Je dirais même plus que ça (rires).

A quelle époque vous avez quitté la TAP ?

Il y a 20 ans parce qu’on m’a écarté. J’ai même été malade. Abdelwahab Abdallah m’a harcelé et j’avais peur pour mes enfants. C’est pour ça que j’ai tenu le coup. J’étais malade pendant deux mois en suivant un traitement chez un psychiatre.

Pourquoi vous harcelait-il ? Qu’est-ce que vous avez fait qu’il n’a pas apprécié ?

Je ne suivais ses consignes à la lettre, je discutais ses choix, j’essayais de discuter avec lui.

Ce contrôle absolu de l’image du président par Abdelwahab Abdallah, pensez-vous qu’elle a servi le président ?

Non. Elle a servi Abdelwahab Abdallah et a desservi le président parce qu’il avait un niveau moyen. Quand il voyait une photo arrangée, sophistiquée que Abdallah présentait, il commençait à lui faire confiance et ceci s’est fait par le biais de l’image. Par exemple, je n’ai pas laissé cette photo passer parce que l’attitude ne convenait pas. Même sur les photos, il faisait des découpages.

Vous avez connu ça quand le président recevait quelqu’un ou qu’il décorait quelqu’un. On voyait le président mais on ne voyait la personne décorée que de dos…

C’est une trouvaille de cet idiot. Au départ, le président n’avait pas une bonne formation pour comprendre les choses. Je disais que les spectateurs en ont marre de voir les gens de dos. Ils veulent voir l’autre partie. Abdelwahab Abdallah ne laissait personne s’approcher ou discuter avec le président de ces problèmes. C’était lui le premier et le dernier à choisir et à faire ce qu’il veut et de la photo et des photographes et des cameramen.

Est-ce que les activités de la TAP ont baissé à l’installation du laboratoire photo ?

La majeure partie de la banque de photos de la TAP était les photos du président. Ils nous ont fait des imprimés. Il fallait prendre le nom, l’adresse et la fonction de celui qui demande la photo avec le président, l’envoyer à la présidence et attendre une semaine afin que Abdelwahab Abdallah veuille bien la donner. Il veut connaître davantage la personne et s’il voit en elle le moindre doute, elle n’aura jamais la photo.

Où sont les négatifs du président Ben Ali ?

Tous à la présidence.

Même ceux qui ont été faits avant l’installation du laboratoire ?

Même ceux qui ont été fait avant l’installation du laboratoire. Ça a été un calvaire pour le cinquième anniversaire parce qu’il nous a envoyé les négatifs avec une décharge et il y avait un commissaire de police qui s’occupait du service photo et qui venait faire ces négatifs.

A votre avis, pourquoi la TAP a été désavouée de cette manière alors qu’elle a toujours été fidèle au pouvoir et qu’il y avait des relations très saines en fin de compte ?

Comme partout dans toute la Tunisie, il y a ceux qui ont quitté la TAP ou qui ont été emprisonné.

Quel était le rapport de la TAP à l’ATCE ?

Il y a des gens qui ont profité et sont sorti de la TAP pour l’ATCE. Mais jamais de rapport.

Est-ce que l’ATCE prenait les photos du président à la TAP ?

Au début, elle les prenait à la TAP. Après, elle les prenait directement à la présidence.

La présidence fournissait la TAP qui vendait les photos et faisait un traitement de faveur à l’ATCE…

Mais bien sûr. Les photos avaient une procédure technique pour aller de la présidence à l’ATCE.

J’ai 64 ans, j’ai commencé à faire de la photo au début des années 70 en France. J’ai fait un diplôme d’études de cinéma et une License des lettres en France aussi. Mon premier reportage photo de journaliste était au festival de Cannes en 1972. Ensuite je suis rentrée en 1973 et j’ai travaillé comme photographe dans une maison d’édition ce qui m’a donné le goût des livres et en 74 j’étais embauché comme chef de service photo et coordinateur de la maquette et de la fabrication dans le premier news magazine tunisien qui était la propriété du parti au pouvoir, le PSD de Bourguiba à l’époque. Je suis resté 2 ans, c’était une époque magnifique parce qu’en 1975, nous sommes arrivés à vendre 60 mille exemplaires chaque semaine de « Dialogues ». C’était un mouvement incroyable qui n’a pas duré longtemps (quelques années). Dans ma partie de photo journaliste, j’avais 27 ans, j’ai mis Bourguiba comme je voulais pour le photographier ainsi que Hédi Nouira qui était premier ministre dans son bureau à la Kasba. On a changé le Doug de la photo. Les gens qui étaient au pouvoir s’y prêtaient beaucoup plus, ils étaient plus ouverts que ceux dont on vient juste de se débarrasser. Je pense que Bourguiba était un chef aimé et craint aussi. Après j’ai fait une maison d’édition et une agence de communication et je me suis peu à peu éloigné de la photo de presse, de la photo journalisme.

 

En 1981, j’ai crée avec Omar Shabou un news magazine qui était mon directeur à « Dialogues » et il a été mon partenaire et mon complice au « Maghreb ». J’ai encore ma carte de presse que j’ai ressorti le 14 janvier. En 1984, je décide de fermer le journal. En 1988, Omar Shabou revient et relance le journal. Il tient pendant 5 ans, après il est en prison et Ben Ali ferme le journal. Mais je suis éloigné de la photo journalisme.

 

Le 17 décembre, j’étais bouleversé parce que je me suis dit que la personne qui est capable de se brûler, ça doit être un désespoir et une détresse infinis.

 

Est ce que vous avez vu la photo qui circulait sur Facebook d’un homme qui était entrain de se brûler ? Il s’est avéré que ce n’était pas sa photo à lui et pourtant, elle a fait un tonnerre. Est ce que vous avez l’impression que cette photo a changé quelque chose sur le fait que les gens aient le courage de sortir dans la rue ?

 

Oui j’ai vu cette photo. C’est possible. Elle ne m’a pas fait impression à moi. L’autre jour, sur une radio, on m’a demandé pourquoi il n’y a avait pas dans mon livre beaucoup de photos de violence… j’ai dit que ce n’était pas mon truc. Quand je veux faire des photos, je veux aller vers les gens souriant, portant les drapeaux, se déguisant, écrivant, le côté humain et pas le côté flic tabassant les gens. Il y a des journalistes pour le faire comme il y a des journalistes pour faire de la mode. Quand je suis dans la rue, s’il y a des bagarres bien sûr il y a le réflexe du photographe, je photographie, mais ce ne sont pas les photos qui m’intéressent. Cette photo est dans le livre mais c’est évident que ce n’est pas Bouazizi mais c’est possible qu’elle ait choqué des gens et les a poussé à faire des choses. L’image vaut mille mots.

 

Je commence à me poser des questions le 17 décembre pourquoi il n’y a rien à Tunis. En début janvier, les choses commencent à venir. J’avais pas pris mon appareil photo parce que je n’avais pas d’accréditation et que les flics étaient encore méchants, l’appareil photo-bazooka. Au mois de septembre 2010, j’ai passé 6 heures avec 3 personnes dans le poste de police de Kasserine parce que l’un de nous avait photographié la Banque Centrale. Primo, il n’a pas photographié la Banque Centrale, et secundo, où est le mal si même il l’a photographié. On a passé 6 heures pour faire des rapports avec 3 personnes de plus de 60 ans : un haut fonctionnaire directeur général des forêts au ministère de l’agriculture, Mrad Ben Mahmoud cinéaste et photographe et moi photographe et pdg d’une maison d’édition et avec une autorisation du ministre de l’agriculture on photographiait le parc de Bouhedhma. Donc je n’ai pas fait de photo reportage pendant de longues années.

 

C’était plus une autocensure liée à une sorte de pression générale ?

 

Absolument. Je me disais à quoi servait de faire des photos. A mon âge, avec la vie que je m’étais faite, Abdelwahab El Meddeb a dit une formule extraordinaire « Ben Ali, nous nous en accommodions et pourtant nous le vomissions ». J’ai travaillé avec l’état tunisien, j’ai choisi de vivre dans ce pays et tous ont fait beaucoup de concessions. On s’est accommodé. Une petite circonstance atténuante, on ne pensait pas que ça allait si loin et ceci on l’a découvert avec tout le monde.

 

Début janvier, je suis détendue en ville sans appareil photo et j’ai vu des choses que je n’aurai pas pu les photographier. J’étais en plein dans la mêlée avec les bobs et avec les jeunes qui brûlaient les trucs, Bab Dzira, marché centrale, je me promenais. Je rasais les murs et je regardais. Le reportage est dans ma tête. Le 14 janvier, j’ai décidé que j’allais reprendre. J’ai sorti ma carte de presse. J’ai appelé un copain à Reuters et j’ai demandé si il y avait quelque chose qui est annoncé demain à l’Avenue Habib Bourguiba, il y a la grève générale. Il m’a dit on parle d’une manifestation UGTT. A 8h30, j’étais à l’avenue Habib Bourguiba. J’y suis resté jusqu’à 14h30. J’ai eu beaucoup de chance. J’ai pas vu les bagarres, je n’ai pas senti les gaz lacrymogènes parce que je n’avait plus de carte pour mon appareil photo et c’est pour cela que je suis rentré. J’ai fait 2000 photos et je n’avais plus de carte. La bagarre a commencé à 15h. je me suis dit qu’après le départ de Ben Ali, je n’arrête plus. J’ai vécu El Kasbah 1, 2. Tous les jours, j’allais matin, midi et soir. Je me suis replongé totalement et après ce livre, j’ai d’autres projets de photo journalisme parce que j’ai été brimé pendant 30 ans.

 

L’impact d’une photo journalisme est-il intimement lié à la qualité technique de cette photo ?

 

Non, pas forcément. Il y a des photos prises sur le vif qui veulent dire quelque chose. Mais quand tu fais un métier, tu essaies de faire techniquement et esthétiquement le mieux possible et que un soit un regard.

 

Vous qui êtes photo journaliste, vous avez toujours un regard, une certaine distance du sujet. Cette nouvelle approche de l’ère révolutionnaire, est ce que vous avez senti que vous étiez ce photo journaliste ou est ce que vous vous êtes senti comme acteur ou impliqué dans la cause ?

 

Le 14 janvier, je plaisantais le soir parce que j’avais fait beaucoup de photos floues parce que j’étais tellement ému que j’avais pleuré les 7 heures que je suis resté là bas. Donc j’étais acteur. Quand j’étais à La Kasbah, je ne prends pas juste des photos, je parle avec les gens. Je faisais aussi de la vidéo incroyable en faisant parler les gens avec mon appareil canon. Je me suis senti impliqué à cent pour cent. Là le reporter et le citoyen sont dans le même truc. Depuis le 14 janvier, j’ai décidé de ne plus fermer ma gueule, de dire tout ce que je pense quoi qu’il puisse coûter et je pense que les 10 millions de tunisiens devraient s’en faire une règle comme ça on ne sera pas submergé par un nouveau dictateur. J’ai décidé de reprendre mon appareil photo et je vais une tournée dans toute la Tunisie pour voir l’intérieur qu’est ce qu’il devient après 4 mois… je veux relancer le journal avec les moyens pour faire de bons journaux et on va faire beaucoup de photo journalisme. Je vais lancer un hebdo en juillet où il y aura une très grande partie réservée à la photo qu’on minimise depuis toujours.

 

Il y a des photographes tunisiens qui étaient là comme Mohamed El harmi… beaucoup de photographes tunisiens qui représentent des agences internationales et qui ont tout couvert. J’espère qu’il y aura 300 livres sur cette révolution dont une bonne partie en photo ainsi que des films, des documentaires, de la musique…. J’espère qu’au niveau culturel, il y aura un bouillonnement monstrueux autour de cette révolution et autour de notre histoire qui a une richesse extraordinaire qui est à photographier, à filmer, à écrire.

 

Vous faites de la vidéo aussi, dans quel but ?

 

Pour le moment, je n’ai pas d’objectif pour la vidéo sauf que du « Maghreb » on fera une télévision dans un an ou deux. Dés qu’on lance le journal, on fait un site où il y aura de la vidéo, des photos.

 

Vous regardez les photos sur internet particulièrement sur les réseaux sociaux ?

 

J’étais réticent sur Facebook. Je trouve que Facebook c’est un peu de l’exhibitionnisme. Les facebookeurs ont fait un travail extraordinaire parce qu’ils ont pris la relève. J’ai lu sur un journal que les 100 twitt, il y avait déjà des gens qui disaient dégage depuis le 13 janvier. Je n’ai pas Facebook et je ne l’aurai pas parce que sur Facebook il y a des corbeaux (les anonymes) et ceci est très dangereux parce qu’on peut faire du mal simplement pour se venger, pour dénonciation calomnieuse.

 

Avec cette réticence, est ce qu’il y a gens qui vous ont invité à regarder des pages ?

 

Oui j’ai regardé des pages mais ce n’est pas un moyen fiable. Un million de personnes jouaient aux journalistes. C’est intéressant mais pas fiable. Si je suis journaliste et que je regarde une information sur Facebook, il faut absolument que je la vérifie et malheureusement ça va se développer surtout dans les circonstances actuelles.

 

Vous dites qu’un million de personnes jouaient les journalistes. Est ce que vous ne pensez pas que ce million remplaçaient les médias défaillants qui ne reflétaient pas la réalité ?

 

Oui. Le 14 janvier je découvre que Facebook a servi à quelque chose. Slim Amamou m’a dit qu’il s’en foutait de la politique au début. Quand il a commencé sur twitter à communiquer, c’était simplement pour casser la censure sur internet. Son seul objectif était ça. Mais ça l’a dépassé. Facebook pourrait servir à échanger des idées sur des projets entre des personnes qui doivent faire converger leurs compétences.

 

Pour revenir à la censure, sous le régime de Ben Ali comment vous avez vécu progressivement le fait que cet appareil photo qui était propre à vous, vous êtes photo journaliste, est devenu cet appareil-bazooka, cet appareil mitrailleuse ?

 

Il y a 2 ans, j’étais en train de photographier des flamands roses à Ichkeul. La garde nationale s’arrête et vient nous demander les papiers. Des fois, je lui donnai les papiers sans protester, d’autres fois, je les emmerdais, j’étais insolent. Ça dépendait de mon humeur.

 

Vous avez de moins en moins de faire des photos à cause de ça ?

 

Bien évidemment. Il y a des tas de moments où j’ai laissé tomber pour ne pas me faire emmerder. Pendant 10 ans, j’ai fais de la photo aérienne pour ne pas me faire emmerder par les flics.

 

Est ce qu’il y a des photographes tunisiens qui sont venus vous proposer des reportages pour faire des livres ?

 

Non, le contact entre les gens est très difficile. Pour le livre « Dégage », c’est moi qui suis allé chercher les photographes. Je connais les gens dans la presse et le journalisme.

 

De votre passé d’éditeur, vous n’avez jamais rencontré en Tunisie un livre de reportages

 

Non.

 

Est ce que vous pensez que cette révolution ouvre la voix à ce genre d’édition ?

 

J’espère que cette révolution ouvre la voix à un bouillonnement culturel extraordinaire. J’espère que auront des centaines de livres de tous les genres, de photo, de documentaire… c’est sûr que ça ouvrira la voix déjà au niveau de la photo et de l’audiovisuel en général parce que c’était trop fermé.

 

Cette révolution qui a beaucoup suivi Facebook, pourquoi le choix du livre imprimé et non pas un livre en ligne ou documentaire ou une autre forme ?

 

J’aime l’odeur de l’encre, le toucher du papier… je suis « drogué »au livre.

 

Vous pensez que la génération actuelle aussi est « drogué » au livre ?

 

Non, pas du tout. Mais aujourd’hui, si on nous donne les moyens, en un an, nous doublerons le besoin et l’envie de livre de ce pays parce qu’il y a eu un massacre dans le quart de siècle qui est passé du à l’état. Le centre national pédagogique devrait être jugé parce qu’il a fait passé l’envie de lire à 3 générations. Il a fait des livres scolaires dégueulasses esthétiquement par démagogie politique (pour que le livre soit moins cher). Je ne vois pas pourquoi on achèterait tous un livre au même prix (le fils du ministre et l’enfant du peuple). Le riche devrait payer plus cher pour payer le livre du pauvre.

 

Est ce que l’un de vos livres a déjà été censuré ?

 

Autocensuré oui. Un livre a été censuré de réflexion sur l’économie de Ben Ali dans le Tunisie des années 80 par un groupe mené par un américain. Début des années 90, on a eu les pires problèmes avec l’ATCE, le ministère de l’intérieur. Le livre a été pris, repris et ça a duré 10 ans. C’est un livre censuré avec mille et un problèmes.

 

En 2003, c’était le centième anniversaire de la naissance de Bourguiba. J’ai fait savoir que j’allais faire un livre à la gloire de Bourguiba. On m’a interdit de le faire.

 

En mars 2006, je voulais faire un beau livre sur les cinquante ans d’indépendance. Le livre est prêt, il est là mais on m’a interdit de l’éditer.

 

En 2007, je voulais faire les cinquante ans de la république, pareil.

 

 

J’ai 50 ans et je suis père de 2 filles. Je me considère comme un homme de la photo et non pas un photographe. Je fais du commissariat d’exposition, de la critique, j’enseigne la photo, j’anime des ateliers surtout pour les enfants. Je ne suis pas le photographe qui est toujours avec son sac et qui parcourt le monde à la recherche d’un « scoop », ni le photographe qui a un studio, bardé de diplômes et qui est pointilleux sur la technique. Pour parodier un roman, je connais presque tout sur presque rien de la photo.

Vous êtes un touche-à-tout de la photo ?

Exactement. C’est un mot qui peut paraître dévalorisant alors que non. Quand on écrit un texte critique sur une exposition, on peut être docteur en littérature mais ne pas connaître la différence entre un 250ème de seconde et un 1000 ème de seconde. Ça change tout. Il vaut mieux savoir écrire en français, connaître la technique photographique, les artistes, les gens, l’histoire de la photo…l’ensemble de ces petites choses qui concernent la photo est très utile quand on fait de la photo ou quand on enseigne et on fait des textes critiques. Nous sommes peut-être dans un mouvement régressif. Avant, c’était la course vers la spécialité : celui qui fait de la macro ne fait que de la macro, celui qui fait les mannequins ne fait pas les flacons de parfums… Aujourd’hui, je crois qu’on est en train de faire machine arrière. Il faut que le photographe ait une connaissance générale sur toute la photo, quitte à avoir un pavillon particulier spécialisé dans ses connaissances.

Depuis combien de temps faites-vous de la photo ??

Je fais de la photo depuis l’âge de 20 ans. Il y a 3 ans, j’ai écrit un texte « Qu’est-ce que avez-vous fait de vos 20 ans ? » parce que la passion que vous avez à 20 ans, elle demeure là après 30 ans (j’ai 50 ans aujourd’hui). Ça c’est une bonne réponse à « Est ce que j’aime la photo ? Est-ce une passion ? Il y a énormément de personnes qui commencent une passion à l’âge de 18 ans mais qui ne continuent pas. C’est pour cela que la question « Quand avez-vous commencé la photo ? » n’est pas aussi utile que « Pourquoi vous faites encore de la photo? »

Vous n’avez pas perdu votre côté amateur, en étant quand même un professionnel de la photo…

J’estime qu’un amateur de cuisine ou de musique est quelqu’un dont personne ne lui a dit de faire ça. Il n’y a pas de commande, pas d’employeur. Parfois, j’ai des ennuis, je suis malheureux ou heureux, je prends mon appareil photo, c’est une catharsis, c’est une manière de montrer que je suis joyeux ou de diluer ma colère. Quand on est professionnel, il faut faire son métier indépendamment de ses sauts d’humeur, de son caractère, de ce qui se passe tandis que l’amateur non. Je ne peux pas répondre comment je fais de la photo, c’est une partie de moi.

Une partie de vos émotions passe dans vos photos. Comment avez-vous vécu la photo de la révolution tunisienne ?

Il y a toujours des raisons profondes et des raisons apparentes. J’ai fait 20 ans de photographie argentique : prise de vue, développement, tirage. J’ai travaillé pendant 20 ans au service photo du ministère de la culture avec Monsieur Ridha Dziri qui vient de décéder. Pendant les weekends, j’animai un club photo. Donc, ma vie était faite de photo. Il fallait la photo-passion pour me reposer de la photo –travail. Puis, je suis devenu graphiste et je n’ai plus fait de photos. Au passage de l’argentique au numérique, je n’étais pas fonctionnel, je n’étais pas photographe. Quand j’ai acheté un appareil numérique modeste, j’ai repris goût à la photo après une période (qui a duré 8 ans) où je n’ai pas fait de photos du tout. Mais entre-temps, j’étais vice-président des « Rencontres Internationales de Ghar el Melh » et j’animai des workshops. On faisait de la lecture de Portfolio et je faisais une photo pour Ghar el Melh que j’exposai. Quand j’ai acheté l’appareil photo, depuis août 2009 à décembre 2010 j’ai photographié Tunis, Djerba, Kélibia, Sousse, Kairouan, Bizerte, parfois en solitaire, d’autres fois avec les membres du club photo de Tunis. Je n’ai pas arrêté de photographier sauf la première semaine du mois de janvier parce que c’est devenu extrêmement difficile de tirer son appareil photo de son sac. Je n’ai repris mon appareil photo que le 12 janvier parcimonieusement, en cachette pour photographier les gens en train de faire les queues devant les boulangeries mais je n’ai pas pu photographier les manifestations à Tunis parce que je ne suis pas photographe professionnel. En plus, je n’ai ni l’expérience, ni le courage et l’audace de prendre un appareil photo en ayant un policier en face au risque d’être matraqué ou gazé. Le 14 janvier, j’avais eu une chance inouïe puisque j’ai pu monter en haut d’un immeuble pour photographier les gens en bas ce qui a fait un malheur sur Facebook parce que tout le monde s’est senti en péril, en danger. Sur une photo, il y avait une petite fille qui était en face d’un soldat qui la rassurait parce que l’armée a toujours été républicaine et n’a jamais tiré sur les gens. Il n’y avait plus confiance en les policiers et la constitution. Le président est parti, la seule référence possible était l’armée. Cette photo a été partagée par des centaines de milliers de personnes et beaucoup d’entre eux l’ont mis comme photo de profil parce qu’ils s’identifiaient à cette jeune fille.

Vous n’êtes pas né avec la génération Facebook. Quelle est votre approche de Facebook, de ce partage, de cette envie de communiquer ? Pour quelles raisons avez-vous publié ?

Depuis 2009, je publie des albums presque une fois par semaine. J’ai écrit sur mon blog un texte à propos de Facebook. « Pourquoi ce réseau est-il si important en Tunisie ? ». C’est parce qu’i y a avait des concepts qui existaient avant mais qui n’existent plus et Facebook a pris le dessus. Le premier exemple c’est « Ouled el Houma », les enfants du quartier qui ont leur emplacement particulier. Ils s’assoient, fument, se racontent les ragouts du quartier….c’est ce qui existe sur Facebook maintenant. Plus jeunes, on avait un cahier de souvenirs qu’on se passait à la fin de l’année scolaire. Les garçons collaient des voitures et des équipes de football et les filles collaient des fleurs, des chanteuses et on s’écrivait des petits mots. Le cahier passait par tous les copains et chacun écrivait un mot pour qu’on se rappelle de lui pendant l’été. Facebook, c’est les ragouts du quartier, c’est « je te montre mes photos avec ma nouvelle coiffure, mon voyage à Paris… ». Il y a un manque de communication. En plus, les tunisiens ont totalement déserté les moyens de communication avant le 14 janvier. Ils ne regardaient plus la télévision, ne lisaient plus les journaux sauf pour voir les résultats sportifs. C’était ce qui manquait à la télé et dans les journaux.

D’après vous, les gens ne se reconnaissaient plus dans les moyens d’information actuels…

A l’époque oui, aujourd’hui c’est encore instable. On ne sait pas ce que pensent les tunisiens des chaines de télévision, des journaux, parce que la liberté ce n’est pas l’anarchie et la démocratie a ses lois. Mais l’instabilité est un passage obligé après une révolution.

Vous vous définissez comme un grand amateur. Pendant la révolution, quand vous avez fait des photos, vous sentiez vous plus acteur ou spectateur?

C’est une magnifique question. Je suis spectateur pendant les photos. Je n’essaie jamais de changer le cours des choses, de demander aux gens de tenir droit le drapeau national ou de me regarder en face. Donc, je suis spectateur. Par contre, quand je publie ces photos sur Facebook et les gens ont connaissance de ce qui se passe, je suis acteur puisque je peux changer le cours des choses. Quand je fais un album des casseurs qui ont tout saccagé et le titre c’est « La guerre du feu », c’est à dire que je suis complètement contre cela. La légende, le texte, le moment de publication peuvent changer le cours des choses. Quand je sens que les gens sont déçus, je republie l’album de la révolution tunisienne et dans ce cas ils écrivent « souvenirs mémorables, photos historiques ». C’est une manière de pousser les gens à continuer le combat. Au moment de la prise de vue, je suis spectateur mais, au moment de la publication, c’est comme si j’avais une pancarte et que j’étais dans la rue.

On a parlé du sens formel, du moment où vous êtes photographe, quand vous êtes sur Facebook. Maintenant, si on parlait du côté émotionnel. Quand vous êtes dans le moment, est ce que vous sentez vous spectateur ou acteur ?

Emotionnellement, je ne suis ni l’un ni l’autre. J’ai envie de crier « Vive la Tunisie » mais je ne l’ai jamais fait. J’ai envie de mettre mon appareil photo dans le sac et de consoler un réfugié qui pleure parce qu’il a tout laissé en Libye. Imaginez un médecin qui pleure alors qu’il fait une opération à cœur ouvert. On ne doit pas être émotif. On doit mettre toute son émotion dans ce qu’on est en train de faire et il ne faut pas la dégager. C’est pour ça que je n’ai pas pu continuer indéfiniment ce que j’étais en train de faire parce qu’à force de contenir son émotion, on ne peut plus rien faire. Quand les photographes professionnels sont pendant dix jours à Ras Jedir, on les rappelle à Paris pour qu’ils se reposent avant de les renvoyer en Libye. C’est insoutenable. On ne peut pas photographier les gens dans la misère comme si on photographiait un paysage ou une porte à Sidi Bousaid.

Avez-vous toujours signé vos photos quand vous les avez publiées sur Facebook? 

Je ne les signe pas sur la photo mais en bas. Il y a une légende ou il y a un titre de la photo, un lieu, une date et mon nom.

Et si quelqu’un partage cette photo ?

Il va la partager avec sa légende. Si on l’utilise électroniquement, ce n’est pas grave, mais si c’est publié dans un livre, dans ce cas, il faut appliquer les droits d’auteur.

Cette approche citoyenne de la photo non signée, de la photo sans nom que tout le monde partage, trouvez-vous que c’est une bonne idée ? Est-ce que c’est représentatif de la catégorie qui a photographié la révolution ou pas ?

Je trouve que ce n’est pas une raison consciente. Ça a été fait au départ parce que les gens risquaient des problèmes si ils mettaient leurs noms. Les photos qui n’ont pas de nom perdent leurs traçabilités. Le fait de mettre son nom, ce n’est pas une question de vanité personnelle, c’est assumer pleinement le contenu de la photo. Dans les deux sens, le fait de ne pas mettre leurs noms est une peur de la police politique qui a cherché au départ les diffuseurs des premières photos de Kasserine où il y avait des morts tués par balles. Alors celui qui a filmé ça avec son téléphone ou avec un compact va avoir des problèmes.

Parlez-nous de la censure et de l’autocensure que vous avez peut-être vécue sous l’ère Ben Ali ?

J’ai été arrêté devant le ministère de l’intérieur bien avant le 14 janvier et à côté du palais de Carthage aussi. On m’a posé quelques questions puis on m’a lâché. Avec le club photo, on m’a arrêté parce que je photographiais des gens qui étaient sur un tapis à côté de « Jemâa Ezzitouna » l’année dernière. Il y a une paranoïa générale à cause des appareils photos.

Je ne me suis jamais autocensuré mais on évite d’avoir des problèmes.

Vous avez initié le club photos Tunis. Comment avez-vous senti la réaction des membres à la révolution par rapport à leur appareil photo, par rapport à leur approche de la photo ?

Il fallait leur demander de descendre, faire leur mission de citoyen  et de photographier. On a trouvé que c’était une situation très dangereuse parce qu’ils risquaient d’avoir des problèmes. C’est le staff du club qui en est responsable. Amine et moi sommes sortis dans la rue. Nous avons été gazés. J’ai été matraqué et j’ai failli être tué par une grenade de gaz lacrymogène. On n’a pas voulu donner des consignes pour qu’ils descendent dans la rue. Certains l’ont fait en assumant complètement. C’est pour ça qu’il y a eu cette exposition où il y a eu vingt membres du club et heureusement, ils n’ont pas eu de soucis.

Pourquoi ce titre de l’exposition?

Comme tous les titres, il faut que ce soit bizarre ou que ça sonne extra, sinon ça passe inaperçu. Moi je me trouvai plus témoin que photographe en jouant sur les signes de ponctuation, d’arithmétique. Quand on a un appareil photo dans ce genre de situation, on est plus témoin que photographe. Le photographe doit avoir d’autres prérogatives, des contraintes d’agences, de bouclage de magazines. Par contre, le témoin s’en fout indépendamment des canaux de diffusion. Donc, ils sont beaucoup plus témoins que photographes. La quasi-totalité des photographes ont lâché le morceau avec le déclenchement de la révolution égyptienne. Même les photographes professionnels tunisiens ne sont plus descendus dans la rue. Ils ont suivi le premier ministre, Hilary Clinton et les grandes personnalités politiques qui sont venus. La rue a été abandonnée aux photographes amateurs beaucoup plus témoins de l’histoire dans ce cas de figure que les photographes.