Arbi Haddouk

Publié: 9 juin 2011 dans Photographes sous l'ére Ben Ali

Arbi Haddouk était photographe à la présidence de la republique sous l’ére Ben Ali. J’ai eu la chance d’avoir son témoignage sur le déroulement de la mascarade photographique à cette époque là.

Avant le 14 janvier, il y avait de la censure partout. Quand on entend parler d’un événement, on ne pouvait pas y aller y compris les agences de presse étrangères qui devaient prendre l’accord de l’ATCE. Il y a deux cas. Le premier cas concerne la TAP ou les journaux de l’état, on ne pouvait y aller que selon une prévision où tu dois trouver ton nom pour aller travailler (sur un sujet culturel ou autre) ou bien, comme un fonctionnaire d’état, tu restes au bureau. Tu ne vas pas faire ton reportage.

Donc votre planning est prêt à l’avance. Vous n’allez pas chercher les news ?

Pour les journalistes soi disant libres, ils ne peuvent se déplacer qu’avec l’accord de l’ATCE.

Et s’ils se déplacent sans l’accord de l’ATCE, qu’est ce qui se passe ?

S’ils se déplacent sans cet accord, ils vont trouver sur place des agents de police qui ne les laisseront rien faire. Ils ne les arrêtent pas, ne prennent pas leur matériel mais exigent un badge ou un laissez passer. L’accord doit être préalable. Ce n’est pas de la mauvaise foi de nos photographes ou de nos journalistes mais le régime impose ses lois, c’est tout.

Après la révolution, c’est grâce à Facebook et les photos pris par les téléphones portables qu’on a des photos. En plus, ils ne peuvent pas attraper ces gens qui ont filmé.

Et les journalistes étrangers ?

On avait 3 grandes agences : l’AP, l’AFP et Reuters qui sont installés ici. J’ai un ami à la TAP qui s’appelle Hassen Dridi, représentant de l’AP en Tunisie, l’information lui parvient de l’AP Paris pour qu’il aille faire son reportage. L’information ne lui vient pas de Tunis. L’AP Paris lui dit que tel jour, il y aura un événement à Djerba pour qu’il aille filmer. Toi, en tant que journaliste, tu n’as pas cette information qui est détenu par le ministère de l’intérieur, la présidence de la république et l’ATCE puisque les journalistes étrangers vont passé par elle pour avoir les autorisations et non pas les journalistes de Tunisie qui ne sont au courant de rien. Ces représentants comme Hassen Dridi et ceux de l’AFP et de Reuters vont à l’ATCE qui disent qu’ils ne sont pas au courant, ou bien ils leur font perdre leurs temps. S’ils arrivent à avoir leurs badges, tant mieux, ou ils y vont et ils restent loin pour filmer l’avion des invités du pays ou des pèlerins par exemple, ou le selon d’honneur. Ils filment des choses auxquelles la police n’a pas pensé. Mais le vrai sujet ne sera pas filmé tant qu’il n’a pas son badge.

Depuis quand l’ATCE s’occupe de ces autorisations ?

Depuis 1988/1989, après le 7 novembre. C’est elle sui décide qui va couvrir l’événement pour les journalistes étrangers. A chaque événement, par rapport aux journalistes tunisiens, c’est un nouveau badge, la carte de presse ne sert à rien.

Les syndicats de presse ont ils protesté ?

Ce ne sont que des figurants du régime. C’est maintenant que c’est devenu un syndicat.

Comment vous travailliez avec la TAP et vous photographiez du temps de Bourguiba ? Avez vous une entière liberté ? Et avec Abdelawaheb Abdallah, comment ça se passait ?

Avec Bourguiba, c’était plus difficile. Il faisait la traversée de la ville en voiture vu qu’il était vieux, toute photo doit être légendée et il fallait savoir où elle a été prise à Tozeur ou à Kairouan… la photo est plus difficile que la vidéo. Le travail du photographe est plus dur que celui du caméraman car le caméraman a le temps de filmer le président et ce qui l’entoure comme situation alors que dans la photo, il doit y avoir ces informations là. Quand je travaillais à la TAP du temps de Bourguiba, j’allais à mon directeur et je lui disais que je voulais aller à l’endroit où ira le président avant un jour pour faire mon repérage de A à Z. à l’arrivée du président le lendemain, la majorité du travail a été faite puisque tout mes cadrages étaient préparés. Par exemple, je veux que quand il salue la foule, je choisisse un angle où il y a un palmier dans l’arrière plan quand on est à Tozeur parce que les palmiers et les dattes sont le symbole de Tozeur.

C’est toi qui choisis la photo que tu donneras au président. Je désignais le cliché que nous donnerons aux journaux. Je n’ai jamais eu de problème. Le président n’a jamais intervenu dans notre travail.

Bourguiba aimait-il les photos ?

Il aimait les photos et donnait beaucoup d’importance aux journalistes et les photographes. Par exemple, pendant les élections, il mettait 4 minutes pour mettre l’enveloppe dans l’urne afin que tous les photographes aient le temps de photographier.

Après le 7 novembre 1987 de quelques jours, on nous a appelé pour venir travailler. On devait travailler depuis 6h du matin jusqu’à 21h. On a appelé le chef de la sureté de Bourguiba qui s’appelle Khafik Chelli. Il a dit qu’il n’en savait rien. Il est venu et il a ramené avec lui Abdehafiz El Hergam du ministère de l’intérieur et on a commencé à travailler. Après est venu Abdelwahab Abdallah et on exécutait ses ordres. Il contrôlait toutes les photos. Le laboratoire était pour faire cesser les demandes des uns et des autres pour avoir les photos du président. En plus, il n’y avait pas de confiance à cette époque là entre la TAP et la présidence. La présidence pensait que les agents de la TAP allaient vendre les photos parce qu’elle ne donnait pas à tout le monde les photos. Le laboratoire était installé pour arrêter cette défaillance et pour donner les photos eux mêmes à la TAP.

La présidence ne donnait à la TAP que les photos déjà contrôlées alors que ce système n’existait pas du temps de Bourguiba parce qu’il y avait une crédibilité des reporters. Les reporters sont restés les mêmes, pourquoi cette absence de crédibilité ?

On leur donnait des instructions et ce n’était même pas le président mais Abdelwahab Abdallah. Celui qui a une famille et des enfants ne pouvait pas se permettre de lui dire non. Si quelqu’un lui dit non, il le vire et en ramène un autre.

Est ce que vous avez l’impression que vous vous répétiez en travaillant avec Abdelwahab Abdallah  et quel était son intérêt à répéter toujours la même chose ?

J’avais l’impression de refaire presque les mêmes photos à chaque fois sous sa direction. Son but c’était que le visage du président soit grand, net et bien. Avant on filmait un événement, et au temps de Ben Ali, on filmait un homme.

Cette photo stéréotypée du président, est ce qu’elle l’a servi ou desservi ?

La photo vient en deuxième plan après l’information. C’est l’information qui prime.

Quand il recevait des invités étrangers au palais ou qu’il décorait des personnalités, quelles étaient les directives des photos ?

On prend les angles pour prendre les photos. Ensuite, c’est Abdelwahab Abdallah qui choisit. Il privilégie toujours la photo où le président est de face et l’invité presque de dos. En plus, le nez du président pris de face paraît moins grand qu’il ne l’est. Je ne choisissais pas forcément les mêmes photos que lui mais je ne pouvais pas lui dire non.

Est ce que vous signez vos photos ?

Non. J’ai pris une photo une fois et j’en étais content pendant une semaine. Bourguiba allait à Monastir en juillet et août. Les meilleures photos c’est les ¾ de profil à ce que je pense. Quand il arrivait à Monastir, les gens l’accueillaient sur la piste d’atterrissage. C’était début juillet. Il faisait chaud. C’était la sieste, il fallait fermer au maximum le diaphragme. Quand le président est sorti sur la passerelle, les gens se sont mis en dessous de la passerelle. Sur la photo, il y avait la main de Bourguiba sur la foule. Quelle photo !!! Une merveille !!! Le lendemain, elle était en grand sur tous les journaux. Mais toutes les photos étaient signées TAP.

Du temps de Ben Ali, on ne pouvait plus prendre ce genre de photo. Tout le monde le prenait d’un seul angle, celui de face. Tu n’as aucune liberté pour faire ta photo.

Est ce que la TAP reçoit des négatifs ?

La TAP reçoit les photos mais les négatifs restent toujours à la présidence.

Et avec le numérique ?

C’est la même chose. Ils leur passent les photos par internet et tu n’as pas le droit de la donner à X ou à Y. Celle là tu la donneras à « La Presse », l’autre à « Le Temps »…..

Est ce que les présidents avaient des appareils photo ?

Non. Bourguiba aimait beaucoup un photographe qui s’appelle Osmane et Ben Ali aimait bien un caméraman qui s’appelle Chinaoui.

En ce qui me concerne, je suis restée à la présidence jusqu’en 1997, ensuite je suis allé à la TAP. Avant de partir, je suis allé voir Abdelwahab Abdallah et je lui ai demandé pourquoi je dois m’en aller, il m’a répondu que même un ministre ne peut pas savoir pourquoi il quitte. Les gens de la sûreté me disaient que je leur manquais.

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