Abdelaziz Frikha

Publié: 9 juin 2011 dans Photographes sous l'ére Ben Ali

Abdelaziz Frikha, je suis directeur photo et cinéma et j’ai fait de la photo. Mon secteur s’étend à l’audiovisuel d’une manière générale dont l’image.

Avez-vous travaillé avec le président déchu?

Il me connaissait et je lui ai fait des photos personnelles avant qu’il ne soit président de la république et le ministre de l’information m’a recommandé auprès de lui. Le rapport était agréable. Après, il m’a demandé de lui faire des portraits quand il était ministre de l’intérieur. Ensuite, j’ai gardé de bons contacts professionnels avec lui ce qui m’a permis de lui faire des photos quand il est devenu premier ministre. C’était à l’attention de la presse parce qu’il n’était pas connu à ce moment-là. Il fallait faire toute une campagne pour faire connaître ce premier ministre, ensuite il est devenu président très rapidement.

Il me faisait confiance pour le travail et il se laissait faire. Il était exigent de son image. Il voulait des images qui correspondent à ce qu’il imaginait lui, des images de qualité où il était très bien. Il était imposant et présentait bien. Il inspire confiance et respect. J’ai travaillé dans ce sens vu que moi aussi je voulais valoriser le travail et lui donner l’image qu’il s’est fait de lui-même.

Avez-vous continué à faire des photos de lui quand il est devenu président ?

Oui. A chaque fois qu’il franchissait une étape, on recommençait le processus dès le départ. Je lui ai fait des photos deux mois avant qu’il devienne premier ministre et deux mois après. Il m’a appelé dès qu’il est devenu président de la république pour imaginer, penser et commencer à réfléchir pour faire les photos du président de la république.

Est-ce que vous pensez que son approche et son image ont changé quand il est devenu président de la république ?

Non, c’était tellement peu de temps après. Une chose est certaine, c’est que le choix des visuels qu’il adopte était toujours fait par lui-même. Il n’y a pas d’autres personnes qui choisissent à sa place ou pour lui même s’il y a des gens qui donnent leurs avis. Evidemment, je lui propose « tel visuel vous montre de tel aspect, il est avantageux, vous êtes imposant… » mais c’est lui qui décide en dernier lieu.

Est ce qu’il y avait des directives données par ses conseillers comme Abdelwahab Abdallah ?

Non. Au début, Abdallah n’existait pas. Il était à la presse. Il était loin. Le rapport était direct avec lui et c’était beaucoup plus sain, plus droit, plus intéressant parce qu’il n’y avait pas d’intermédiaire. Je lui soumets le travail et je lui donne un avis personnel. Il me dit qu’il va réfléchir, peut-être qu’il demandait conseil à ses proches pour voir l’impact des photos. Le lendemain, il me dit ce qu’il va choisir et c’est comme cela que ça marche. C’était au début avant qu’il y ait Abdallah et d’autres intervenants.

Jusqu’à quel moment avez-vous continué à le photographier ?

Je ne fais pas des photos de journalistes ou de presse. C’étaient des photos à la demande selon les circonstances. Le président a besoin d’un portrait particulier et c’étaient des portraits officiels. Il y avaient d’autres personnes qui faisaient les photos d’activité quotidienne et qui les faisaient bien. Pour moi, c’étaient des photos où on installait, on essayait. Puis le président vient et on fait une séance d’environ une heure.

Travailliez-vous en pellicule?

On travaillait en diapositives, en moyen format 6/7, je n’ai jamais travaillé en 24/36.

Pendant cette période, est ce que les services photo de la présidence prenaient les films pour les développer eux-mêmes ou est-ce que vous partiez avec ?

Personne ne se mêlait, personne ne savait combien de photos j’ai pris, ni quel genre de photo… Il y avait un rapport de confiance totale et j’avais les négatifs, j’avais tout. Après, le protocole gardait les négatifs. C’est beaucoup plus tard que les campagnes étaient faites ainsi que les affiches officielles. On m’a demandé de donner les négatifs et les diapositives qui ont servi à ce travail-là.

A quel moment avez-vous travaillé avec lui ?

J’ai travaillé pour lui pendant trois à quatre ans après qu’il soit élu président.

Pour quelle raison ce lien de confiance s’est rompu ?

Les choses ont évolué quand il y a eu Abdelwahab Abdallah qui s’occupait de l’information. Il a mis la main sur tout ce qui est communication, que ce soit la presse écrite ou l’image du président. Il a géré tout ça à sa manière. Il a même installé un laboratoire à la présidence non pas pour les diapositives parce que c’était trop compliqué, mais pour les tirages de l’activité quotidienne du président. Vous ouvrez n’importe quel journal, vous trouvez la même photo et c’était très gênant.

Avez-vous l’impression que par rapport à votre photo, c’est à dire après votre départ, la photo du président a évolué durant les quinze dernières années du pouvoir où vous ne photographiez pas ?

L’idée qu’il voulait créer était différente. Au début, il n’était pas connu. Il voulait créer un visuel qui le rapproche du peuple en tant que président qu’on aime et qu’on trouve sympathique, celui qui rassure… Après, il voulait se rapprocher plus de la masse avec des gestes… Souvent, ce n’était pas bien fait. C’était très artificiel et non pas de vrais moments de photo. C’était le staff à la présidence qui choisissait tout, qui dirigeait tout.

Vous pensez que l’image que vous avez donné du président Ben Ali était humaine et ce qui a été créé après était une image plastique… On sait que cette image a desservi Ben Ali.

C’est difficile de dire que ça a servi ou desservi. Dans tous les cas, il n’y avait que ces images-là. C’est un champ d’images très limité. Quand il opte pour une image, elle va être exploitée partout, par le parti, par toutes les instances, pour les agrandissements… Des fois on change le fond, on met un drapeau mais le visuel reste le même.

Vous êtes un homme de l’image. Lisez-vous la presse quotidienne tunisienne ?

Oui, je la lis.

Est ce qu’il y a eu un moment où vous ne regardiez plus la photo du président dans le journal ?

Je vous dis que c’était en béton. Moi ça me gênait beaucoup parce que vous trouvez la même photo dans tous les journaux. Evidemment, ça devient très banal. Il y avait un jeu de 4 photos qu’on sortait pour changer un peu selon les évènements mais c’étaient toujours les mêmes. Les photos étaient sélectionnées par Abdelwahab Abdallah, tirés dans leur laboratoire et distribuées aux organes de presse. Il n’y avait que ça à publier. Par exemple, il n’y avait pas de reporter indépendant qui faisait lui-même son travail et le président peut avoir chaque jour une nouvelle expression sur le vif.

Je trouve que cet homme qui aime beaucoup la photo et le visuel a été limité par Abdelwahab Abdallah dans ses choix, dans sa manière de voir les choses. Autrement dit, il n’a pas laissé les gens travailler d’une manière plus libre et plus ouverte et s’exprimer différemment. Tout était contrôlé, dans le choix. Il ne fallait pas que ça sorte de la manière de faire qu’ils ont adopté.

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