Moncef Ben Zakkour

Publié: 9 juin 2011 dans Photographes sous l'ére Ben Ali

Moncef Ben Zakour, 70 ans, bachelier. J’ai commencé la photographie à l’âge de 24 ans. J’ai fait un stage avec un français qui est venu en Tunisie pour faire une formation pour les photographes de l’information. J’ai été choisi pour l’accompagner dans tout ce qu’il faisait. C’est moi qui étais l’interprète vu que le niveau de langue des photographes était assez faible.

Avez-vous bénéficié d’une formation à cette époque-là ? Faisiez-vous partie d’une structure ou vous a-t-on formé à devenir photographe ?

Je suis allé suite à une annonce pour les bacheliers à l’Ecole de Vaugirard à Paris où il y avait une formation. Je suis allé voir de quoi il s’agit après avoir fait le stage en Tunisie mais je n’ai pas suivi tout le stage pas. J’étais stagiaire à l’AFP.

Le photographe était extraordinaire. Il a fait la Guerre du Vietnam. Il s’appelait Jean-Pierre Chambon. Il a fait Youpi et AFP qui sont des agences de presse très connus et il a trouvé que je pouvais faire un bon photographe. C’est comme ça que c’est parti. Au lieu de partir en France, j’ai passé un an avec lui. Par la suite, il y a eu le voyage en Europe du président Bourguiba. J’ai dit que je n’y allais pas vu que c’était prévu que je parte faire ce stage en France. On m’a dit que j’allais être titularisé au retour de ce voyage. Il allait faire six pays : la Belgique, la Hollande, Luxembourg… j’ai fait ce voyage et en revenant d’Allemagne, je lui ai établi six albums photos sur tout le périple qu’il avait fait.

Vous avez connu le président Bourguiba. Quel rapport avait-il avec l’image et la photo ?

Il adorait et l’une de ses réussites, c’était la photo. Il était très photogénique, même vieillissant. Il sent la photo et tu le sens. Le photographe sent la confiance de celui qu’il photographie et en fait de très belles photos. Depuis, j’ai été avec lui pendant 30 ans et Wassila, sa femme, m’a adopté. J’ai fait tous les voyages du président et de la présidente.

Comment se passait votre travail à l’AFP ? Est-ce qu’il y avait une censure ? Est ce qu’il y avait quelqu’un qui regardait vos photos à la TAP ?

Oui, j’ai été amené à faire ce travail vu que le président me donnait entière confiance. C’était moi qui choisissais les photos. Je choisissais beaucoup plus l’attitude, le regard… Quand il y avait des photos à ne pas prendre, on ne les prenait pas. Même moi qui suis proche de ces gens, je n’insistais pas.

Est-ce que vous faisiez votre propre sélection ou bien un organe de l’état vous imposait les photos à publier ?

L’organe de l’état c’était plus ou moins moi. J’avais la confiance aveugle du président. Même le ministre n’avait pas le courage de choisir avec moi.

Avez-vous continué quand Ben Ali a été au pouvoir ?

C’est là le hic de la chose. Quand Ben Ali a été au pouvoir, les photographes qui étaient à Carthage, c’est moi qui les ai initié et amené au palais présidentiel. Il y a eu le coup d’état et ils avaient peur. Ils sont venus me voir au café Claridge et je leur ai dit : « vous avez travaillé pour quelqu’un. Le président a changé, qu’est-ce que ça change pour vous ? ». Je les ai calmés et ils ont continué à travailler. Un mois après, il y a eu des échos chez le président et on m’a fait parvenir indirectement des dires du pourquoi je n’aimais plus être au palais de Carthage. J’ai répondu très poliment qu’après ce que j’ai eu à Carthage (je n’avais même pas une carte de presse pour accéder au palais), je ne pouvais pas travailler dans les conditions actuelles. Je ne pourrais plus fournir des photos de qualité, je serais étouffé. J’ai dit que s’ils le veulent, je peux travailler dans un organisme. S’ils veulent que je revienne, je n’aurais plus le même rendement.

Pensez-vous qu’il y a eu un contrôle absurde de l’image ?

Pas seulement un contrôle absurde de l’image mais aussi de la personne. J’ai vu comment les gens travaillaient là-bas. J’ai compris puisque c’était eux qui m’amenaient les films et moi qui choisissais encore. Je leur disais de prendre telle photo de telle manière… Ben Ali n’était pas aussi photogénique que Bourguiba. Il fallait prendre des angles qui atténuaient les défauts.

Vint le moment où on allait installer un laboratoire couleurs à l’agence TAP. C’est moi qui l’ai proposé. Personne n’a voulu croire en ça. Abdelwahab Abdallah était à Carthage et m’a dit de choisir le même équipement pour Carthage et les gens qui vont travailler dessus. Je n’étais pas d’accord avec lui. Il y a eu un accrochage avec lui du temps de Bourguiba sur le choix des photos. Je lui ai choisi l’équipe qui devait travailler sans y aller. Tous les travaux du président ont été transférés à Carthage. On faisait le choix des photos sur place et on attendait le jeu de photos jusqu’à 19h pour pouvoir les distribuer aux journaux. C’est plus que la censure.

A l’époque où le laboratoire était encore à la TAP, est ce qu’i y avait un rétrocontrôle (dans le sens où après votre choix, Abdelwahab Abdallah ou président lui-même choisissait quelles photos publier)?

J’ai entendu dire qu’Abdelwahab Abdallah visionnait avec le président à partir de la deuxième année. On envoyait le jeu, il choisissait.

Quelles étaient les activités que couvraient la TAP ?

Toutes les activités politiques des ministres. Tu ne peux pas être libre de choisir un sujet à faire.

Si les sujets tournaient essentiellement autour du président et de la vie politique, quel est l’effet de ce creux qui a été créé par l’installation du laboratoire à la présidence ?

Ils voulaient faire des choses en extra et ils avaient peur pour l’image de marque de Ben Ali. Comme je t’ai dit, il n’avait pas un visage très proportionnel… tout ça, c’est pour soigner son image aux yeux de la population.

Est-ce que vous pensez que son image à partir de 1987 a évolué dans les médias ou a-t-elle stagné ? Est-ce que l’image du président n’a pas évolué avec une communication ? Est-elle restée la même pendant les 23 ans de règne ?

L’image physique non, parce que je le connaissais avant. Quand il y a eu l’histoire de Gafsa, il était directeur de la sureté. J’ai été désigné par la TAP pour lui amener les photos et d’être en contact avec lui durant toute cette période. Pour moi, il ne peut pas changer. Pour les autres, je ne sais pas.

Vous avez une culture de l’image. Vous avez vu le portait du président quotidiennement pendant 23 ans dans les journaux. Avez-vous l’impression qu’elle a évolué ?

Son image a énormément évolué et non pas lui.

Vous croyez que c’est une image surfaite ?

Oui, c’est une image maquillée.

C’est une image plastique, presque mécanique…

Je dirais même plus que ça (rires).

A quelle époque vous avez quitté la TAP ?

Il y a 20 ans parce qu’on m’a écarté. J’ai même été malade. Abdelwahab Abdallah m’a harcelé et j’avais peur pour mes enfants. C’est pour ça que j’ai tenu le coup. J’étais malade pendant deux mois en suivant un traitement chez un psychiatre.

Pourquoi vous harcelait-il ? Qu’est-ce que vous avez fait qu’il n’a pas apprécié ?

Je ne suivais ses consignes à la lettre, je discutais ses choix, j’essayais de discuter avec lui.

Ce contrôle absolu de l’image du président par Abdelwahab Abdallah, pensez-vous qu’elle a servi le président ?

Non. Elle a servi Abdelwahab Abdallah et a desservi le président parce qu’il avait un niveau moyen. Quand il voyait une photo arrangée, sophistiquée que Abdallah présentait, il commençait à lui faire confiance et ceci s’est fait par le biais de l’image. Par exemple, je n’ai pas laissé cette photo passer parce que l’attitude ne convenait pas. Même sur les photos, il faisait des découpages.

Vous avez connu ça quand le président recevait quelqu’un ou qu’il décorait quelqu’un. On voyait le président mais on ne voyait la personne décorée que de dos…

C’est une trouvaille de cet idiot. Au départ, le président n’avait pas une bonne formation pour comprendre les choses. Je disais que les spectateurs en ont marre de voir les gens de dos. Ils veulent voir l’autre partie. Abdelwahab Abdallah ne laissait personne s’approcher ou discuter avec le président de ces problèmes. C’était lui le premier et le dernier à choisir et à faire ce qu’il veut et de la photo et des photographes et des cameramen.

Est-ce que les activités de la TAP ont baissé à l’installation du laboratoire photo ?

La majeure partie de la banque de photos de la TAP était les photos du président. Ils nous ont fait des imprimés. Il fallait prendre le nom, l’adresse et la fonction de celui qui demande la photo avec le président, l’envoyer à la présidence et attendre une semaine afin que Abdelwahab Abdallah veuille bien la donner. Il veut connaître davantage la personne et s’il voit en elle le moindre doute, elle n’aura jamais la photo.

Où sont les négatifs du président Ben Ali ?

Tous à la présidence.

Même ceux qui ont été faits avant l’installation du laboratoire ?

Même ceux qui ont été fait avant l’installation du laboratoire. Ça a été un calvaire pour le cinquième anniversaire parce qu’il nous a envoyé les négatifs avec une décharge et il y avait un commissaire de police qui s’occupait du service photo et qui venait faire ces négatifs.

A votre avis, pourquoi la TAP a été désavouée de cette manière alors qu’elle a toujours été fidèle au pouvoir et qu’il y avait des relations très saines en fin de compte ?

Comme partout dans toute la Tunisie, il y a ceux qui ont quitté la TAP ou qui ont été emprisonné.

Quel était le rapport de la TAP à l’ATCE ?

Il y a des gens qui ont profité et sont sorti de la TAP pour l’ATCE. Mais jamais de rapport.

Est-ce que l’ATCE prenait les photos du président à la TAP ?

Au début, elle les prenait à la TAP. Après, elle les prenait directement à la présidence.

La présidence fournissait la TAP qui vendait les photos et faisait un traitement de faveur à l’ATCE…

Mais bien sûr. Les photos avaient une procédure technique pour aller de la présidence à l’ATCE.

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