Archives de la catégorie ‘Nouveaux photographes Tunisiens’

J’ai 24 ans. Je suis jeune photographe tunisien, responsable du club photo de Tunis et fondateur du premier portail web tunisien.

Où avez-vous appris la photo ?

Je suis autodidacte de la photographie. J’ai commencé il y a 3 ans. J’ai acheté un Canon 450D et j’ai commencé à faire de la photo en lisant, en me documentant…

Quelle initiative vous a encouragé à commencer la photo ?

Je suis du domaine de l’art visuel. Je faisais beaucoup de graphiques, de web design et la photo était complémentaire de mon travail. C’était principalement pour produire des photos afin de faire un travail graphique. C’est parti comme ça et puis petit à petit, j’ai dérivé vers la photo en laissant tomber un peu le graphique.

Vous avez commencé avant la révolution tunisienne. Avez vous toujours été intéressé par la photo reportage ou le reportage social ?

Oui. J’ai commencé avant la révolution et j’avais beaucoup d’affection pour la photo journalisme. Mes premières photos étaient sur l’état d’un village à Kasserine où il y avait beaucoup de personnes âgées qui n’avaient pas de travail. Comme je suis originaire de cette région, j’ai fait un reportage photo et c’était mon début dans la photo.

Avez-vous publié ce reportage ?

J’ai l’ai publié sur mon site web, mon compte flicker et sur mon profil Facebook.

Trouvez-vous dans les journaux du reportage social ?

Avant la révolution, ça n’existait pas parce que d’une part, le contenu photographique des médias (journaux ou magazines) était très précaire parce qu’on ne faisait pas beaucoup d’efforts sur ce point-là. Ils privilégiaient des textes plagiés sur internet et des photos copiés sur « Elite-images » mais ils n’avaient pas de contenu tunisien ou une orientation pour enrichir les reportages photos avec des photographies professionnelles.

Avez-vous déjà été sujet à la censure ?

Je l’étais mais indirectement. J’ai commencé la photo par un compte flicker où je publiais mes photos. A un certain moment, flicker a été censuré en Tunisie. De ce fait, je ne pouvais plus publier mes photos ce qui m’a poussé à les publier sur Facebook.

Avez-vous essayé de contourner cette censure sur internet ?

La solution la plus facile c’était de créer un compte Facebook. Ensuite, c’était de lancer mon propre site web qui était pour moi une échappatoire parce que je n’étais pas très connu. Par conséquent, je pouvais diffuser mes photos tranquillement sans être dérangé.

Avez-vous été arrêté ou intimidé par les policiers en sortant votre appareil photo ?

Ça m’est arrivé à deux reprises sur l’avenue Habib Bourguiba et une autre fois en photographiant à côté d’une caserne militaire à Bizerte. Les questions étaient : « Qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi tu fais ça ?… à force de parler avec eux, j’arrivais à m’en sortir. Ce n’était pas le cas de tout le monde.

Ces intimidations vous ont-elles dissuadé de faire des photos ?

Jamais. On connaît toutes ces pratiques-là. La première chose qu’on nous apprend et qu’on apprend à travers les autres c’est que la police en Tunisie est l’ennemi de la photographie. Elle ne veut pas que les photos échappent à son contrôle et se propagent sur internet.

Avez-vous toujours signé vos photos ?

Oui, toujours.

Avez-vous photographié pendant la révolution, du 17 décembre au 14 janvier ?

J’ai commencé à photographier à partir du 10 janvier. J’ai raté le 14 janvier parce que ce jour-là, il y avait beaucoup de casses, les gens ont brûlé les immeubles et les boutiques, donc j’étais obligé d’aller avec mon père pour barricader notre usine. J’ai raté la manifestation du 14 mais c’était la chose qui m’a poussé à ne pas m’arrêter de photographier pendant les jours qui ont suivi. J’étais à la Kasbah 1 et 2, dans les manifestations des islamistes, des anti- RCD… J’étais même à l’RCD pour faire un reportage photo qui a été mon premier reportage photo à être publié dans un magazine tunisien.

Avez-vous côtoyé des gens qui prenaient des photos pendant toutes ces manifestations même avant le 14 janvier ?

Les photographes tunisiens ne sont pas nombreux. On se connaît tous que ce soit à travers le club photo, à travers « shutter party ».  Tout le monde a sorti son appareil photo pour photographier.

Avez-vous regardé les photos publiées sur Facebook et sur votre « shutter party » ? Est-ce que la majorité est plus des photos d’amateurs ou plus de gens avertis comme vous ?

On ne peut pas parler d’amateurs et d’avertis parce qu’avant la révolution, il n’y avait pas de photo journalisme en Tunisie. Pour nous tous, c’était une nouvelle expérience de faire des photos de manifestations. C’était très difficile parce que nous ne sommes pas habitués à ça et on pouvait tomber dans les photos banales. Il y a des amateurs qui ont fait de très belles photos qui représentent la révolution en tant que photographie documentaire et d’autres qui ont ajouté une touche artistique et leurs expériences d’avant le révolution.

Etant membre du club photo, connaissez-vous le matériel le plus souvent utilisé par les photographes ou par les amateurs qui viennent dans ce club ? Est-ce du matériel professionnel ou des compacts, téléphones portables ?

Ils utilisent beaucoup de réflex numérique et de compacts. Quand ils côtoient des professionnels, ils croient que le plus important c’est le matériel et achètent des reflex numériques même s’ils n’ont pas le savoir technique pour les maîtriser.

Vous avez regardé beaucoup de photos sur internet. Ces photos ont-ils eu sur vous un impact pour sortir de chez vous prendre des photos ou est-ce que c’était une initiative propre ?

C’était mon initiative. D’abord en tant que photographe et en tant que citoyen qui sentait que le pouvoir de son appareil photo pouvait informer les gens et les aider à comprendre la situation, cette raison m’a plus motivé à sortir que le fait de voir d’autres photos sachant que j’ai commencé à en prendre avant le 14 janvier.

Pratiquez-vous de la vidéo ?

Non, mais j’ai réalisé des montages photo.

Au souvenir de ce que vous avez vu sur internet, est ce que ce sont les photos ou les vidéos qui vous ont le plus influencé?

Je pense que ce sont les photos car les vidéos sont tellement ressemblantes qu’il est difficile d’en garder une en mémoire. Une photo est gravée dans l’esprit.

Vous rappelez vous des noms des personnes qui ont fait les photos vus sur internet ou est-ce que ce sont les photos qui vous ont marqué plus que les personnes ?

Pour être franc, je commence par regarder la photo puis je jette un coup d’œil sur le nom de celui qui l’a faite. Généralement, je garde toujours à l’esprit le nom du photographe d’une photo qui me plaît, mais je peux dire que les photos les plus percutantes étaient des photos de photographes étrangers venus en Tunisie. C’était des photos poignantes. Après on a commencé à voir de plus en plus de photos de qualité de photographes tunisiens.

Est-ce que vous pensez que la renaissance de la photo en Tunisie est ponctuelle, restreinte dans le temps (jusqu’au 14 janvier) ou est-ce une ouverture, une porte ? Pensez-vous qu’il va y avoir un développement de la photo ?

Tant qu’on fait des photos qui dérangent le système que ce soit le système dictatorial d’avant la révolution ou un nouveau système démocratique, je pense que si on ne prend pas l’initiative d’étendre cet acquis-là dans le futur et de ne pas fléchir devant les intimidations qui continuent jusqu’à aujourd’hui, cet acquis qu’on a eu le 14 janvier va s’estomper. Tout se joue à travers notre action dans le futur.

Quel impact « Shutter party » a eu sur les gens et sur la photographie en Tunisie en général ?

« Shutter party » est une initiative qui a contribué à encourager les jeunes photographes à faire des photos. Elle a aussi permis à d’autres de montrer leurs photographies à travers le site, la page ou des concours. Dernièrement, il y avait l’appel à participation à l’exposition au palais de Kheireddine. Il faut dire que c’est un tremplin pour le futur des jeunes photographes tunisiens.

J’espère que d’ici un an, la photographie en Tunisie avancera et on aura un vrai moment photographique tunisien. Avant la révolution, cinquante ans de vie photographique sont passés sans laisser de traces. Il n’y a pas eu de photographes tunisiens de renommée à part quelque uns qui sont étrangers et qui étaient là. J’espère que le 14 janvier sera le tremplin qui va lancer beaucoup de jeunes talents tunisiens qui le méritent.

J’ai 50 ans et je suis père de 2 filles. Je me considère comme un homme de la photo et non pas un photographe. Je fais du commissariat d’exposition, de la critique, j’enseigne la photo, j’anime des ateliers surtout pour les enfants. Je ne suis pas le photographe qui est toujours avec son sac et qui parcourt le monde à la recherche d’un « scoop », ni le photographe qui a un studio, bardé de diplômes et qui est pointilleux sur la technique. Pour parodier un roman, je connais presque tout sur presque rien de la photo.

Vous êtes un touche-à-tout de la photo ?

Exactement. C’est un mot qui peut paraître dévalorisant alors que non. Quand on écrit un texte critique sur une exposition, on peut être docteur en littérature mais ne pas connaître la différence entre un 250ème de seconde et un 1000 ème de seconde. Ça change tout. Il vaut mieux savoir écrire en français, connaître la technique photographique, les artistes, les gens, l’histoire de la photo…l’ensemble de ces petites choses qui concernent la photo est très utile quand on fait de la photo ou quand on enseigne et on fait des textes critiques. Nous sommes peut-être dans un mouvement régressif. Avant, c’était la course vers la spécialité : celui qui fait de la macro ne fait que de la macro, celui qui fait les mannequins ne fait pas les flacons de parfums… Aujourd’hui, je crois qu’on est en train de faire machine arrière. Il faut que le photographe ait une connaissance générale sur toute la photo, quitte à avoir un pavillon particulier spécialisé dans ses connaissances.

Depuis combien de temps faites-vous de la photo ??

Je fais de la photo depuis l’âge de 20 ans. Il y a 3 ans, j’ai écrit un texte « Qu’est-ce que avez-vous fait de vos 20 ans ? » parce que la passion que vous avez à 20 ans, elle demeure là après 30 ans (j’ai 50 ans aujourd’hui). Ça c’est une bonne réponse à « Est ce que j’aime la photo ? Est-ce une passion ? Il y a énormément de personnes qui commencent une passion à l’âge de 18 ans mais qui ne continuent pas. C’est pour cela que la question « Quand avez-vous commencé la photo ? » n’est pas aussi utile que « Pourquoi vous faites encore de la photo? »

Vous n’avez pas perdu votre côté amateur, en étant quand même un professionnel de la photo…

J’estime qu’un amateur de cuisine ou de musique est quelqu’un dont personne ne lui a dit de faire ça. Il n’y a pas de commande, pas d’employeur. Parfois, j’ai des ennuis, je suis malheureux ou heureux, je prends mon appareil photo, c’est une catharsis, c’est une manière de montrer que je suis joyeux ou de diluer ma colère. Quand on est professionnel, il faut faire son métier indépendamment de ses sauts d’humeur, de son caractère, de ce qui se passe tandis que l’amateur non. Je ne peux pas répondre comment je fais de la photo, c’est une partie de moi.

Une partie de vos émotions passe dans vos photos. Comment avez-vous vécu la photo de la révolution tunisienne ?

Il y a toujours des raisons profondes et des raisons apparentes. J’ai fait 20 ans de photographie argentique : prise de vue, développement, tirage. J’ai travaillé pendant 20 ans au service photo du ministère de la culture avec Monsieur Ridha Dziri qui vient de décéder. Pendant les weekends, j’animai un club photo. Donc, ma vie était faite de photo. Il fallait la photo-passion pour me reposer de la photo –travail. Puis, je suis devenu graphiste et je n’ai plus fait de photos. Au passage de l’argentique au numérique, je n’étais pas fonctionnel, je n’étais pas photographe. Quand j’ai acheté un appareil numérique modeste, j’ai repris goût à la photo après une période (qui a duré 8 ans) où je n’ai pas fait de photos du tout. Mais entre-temps, j’étais vice-président des « Rencontres Internationales de Ghar el Melh » et j’animai des workshops. On faisait de la lecture de Portfolio et je faisais une photo pour Ghar el Melh que j’exposai. Quand j’ai acheté l’appareil photo, depuis août 2009 à décembre 2010 j’ai photographié Tunis, Djerba, Kélibia, Sousse, Kairouan, Bizerte, parfois en solitaire, d’autres fois avec les membres du club photo de Tunis. Je n’ai pas arrêté de photographier sauf la première semaine du mois de janvier parce que c’est devenu extrêmement difficile de tirer son appareil photo de son sac. Je n’ai repris mon appareil photo que le 12 janvier parcimonieusement, en cachette pour photographier les gens en train de faire les queues devant les boulangeries mais je n’ai pas pu photographier les manifestations à Tunis parce que je ne suis pas photographe professionnel. En plus, je n’ai ni l’expérience, ni le courage et l’audace de prendre un appareil photo en ayant un policier en face au risque d’être matraqué ou gazé. Le 14 janvier, j’avais eu une chance inouïe puisque j’ai pu monter en haut d’un immeuble pour photographier les gens en bas ce qui a fait un malheur sur Facebook parce que tout le monde s’est senti en péril, en danger. Sur une photo, il y avait une petite fille qui était en face d’un soldat qui la rassurait parce que l’armée a toujours été républicaine et n’a jamais tiré sur les gens. Il n’y avait plus confiance en les policiers et la constitution. Le président est parti, la seule référence possible était l’armée. Cette photo a été partagée par des centaines de milliers de personnes et beaucoup d’entre eux l’ont mis comme photo de profil parce qu’ils s’identifiaient à cette jeune fille.

Vous n’êtes pas né avec la génération Facebook. Quelle est votre approche de Facebook, de ce partage, de cette envie de communiquer ? Pour quelles raisons avez-vous publié ?

Depuis 2009, je publie des albums presque une fois par semaine. J’ai écrit sur mon blog un texte à propos de Facebook. « Pourquoi ce réseau est-il si important en Tunisie ? ». C’est parce qu’i y a avait des concepts qui existaient avant mais qui n’existent plus et Facebook a pris le dessus. Le premier exemple c’est « Ouled el Houma », les enfants du quartier qui ont leur emplacement particulier. Ils s’assoient, fument, se racontent les ragouts du quartier….c’est ce qui existe sur Facebook maintenant. Plus jeunes, on avait un cahier de souvenirs qu’on se passait à la fin de l’année scolaire. Les garçons collaient des voitures et des équipes de football et les filles collaient des fleurs, des chanteuses et on s’écrivait des petits mots. Le cahier passait par tous les copains et chacun écrivait un mot pour qu’on se rappelle de lui pendant l’été. Facebook, c’est les ragouts du quartier, c’est « je te montre mes photos avec ma nouvelle coiffure, mon voyage à Paris… ». Il y a un manque de communication. En plus, les tunisiens ont totalement déserté les moyens de communication avant le 14 janvier. Ils ne regardaient plus la télévision, ne lisaient plus les journaux sauf pour voir les résultats sportifs. C’était ce qui manquait à la télé et dans les journaux.

D’après vous, les gens ne se reconnaissaient plus dans les moyens d’information actuels…

A l’époque oui, aujourd’hui c’est encore instable. On ne sait pas ce que pensent les tunisiens des chaines de télévision, des journaux, parce que la liberté ce n’est pas l’anarchie et la démocratie a ses lois. Mais l’instabilité est un passage obligé après une révolution.

Vous vous définissez comme un grand amateur. Pendant la révolution, quand vous avez fait des photos, vous sentiez vous plus acteur ou spectateur?

C’est une magnifique question. Je suis spectateur pendant les photos. Je n’essaie jamais de changer le cours des choses, de demander aux gens de tenir droit le drapeau national ou de me regarder en face. Donc, je suis spectateur. Par contre, quand je publie ces photos sur Facebook et les gens ont connaissance de ce qui se passe, je suis acteur puisque je peux changer le cours des choses. Quand je fais un album des casseurs qui ont tout saccagé et le titre c’est « La guerre du feu », c’est à dire que je suis complètement contre cela. La légende, le texte, le moment de publication peuvent changer le cours des choses. Quand je sens que les gens sont déçus, je republie l’album de la révolution tunisienne et dans ce cas ils écrivent « souvenirs mémorables, photos historiques ». C’est une manière de pousser les gens à continuer le combat. Au moment de la prise de vue, je suis spectateur mais, au moment de la publication, c’est comme si j’avais une pancarte et que j’étais dans la rue.

On a parlé du sens formel, du moment où vous êtes photographe, quand vous êtes sur Facebook. Maintenant, si on parlait du côté émotionnel. Quand vous êtes dans le moment, est ce que vous sentez vous spectateur ou acteur ?

Emotionnellement, je ne suis ni l’un ni l’autre. J’ai envie de crier « Vive la Tunisie » mais je ne l’ai jamais fait. J’ai envie de mettre mon appareil photo dans le sac et de consoler un réfugié qui pleure parce qu’il a tout laissé en Libye. Imaginez un médecin qui pleure alors qu’il fait une opération à cœur ouvert. On ne doit pas être émotif. On doit mettre toute son émotion dans ce qu’on est en train de faire et il ne faut pas la dégager. C’est pour ça que je n’ai pas pu continuer indéfiniment ce que j’étais en train de faire parce qu’à force de contenir son émotion, on ne peut plus rien faire. Quand les photographes professionnels sont pendant dix jours à Ras Jedir, on les rappelle à Paris pour qu’ils se reposent avant de les renvoyer en Libye. C’est insoutenable. On ne peut pas photographier les gens dans la misère comme si on photographiait un paysage ou une porte à Sidi Bousaid.

Avez-vous toujours signé vos photos quand vous les avez publiées sur Facebook? 

Je ne les signe pas sur la photo mais en bas. Il y a une légende ou il y a un titre de la photo, un lieu, une date et mon nom.

Et si quelqu’un partage cette photo ?

Il va la partager avec sa légende. Si on l’utilise électroniquement, ce n’est pas grave, mais si c’est publié dans un livre, dans ce cas, il faut appliquer les droits d’auteur.

Cette approche citoyenne de la photo non signée, de la photo sans nom que tout le monde partage, trouvez-vous que c’est une bonne idée ? Est-ce que c’est représentatif de la catégorie qui a photographié la révolution ou pas ?

Je trouve que ce n’est pas une raison consciente. Ça a été fait au départ parce que les gens risquaient des problèmes si ils mettaient leurs noms. Les photos qui n’ont pas de nom perdent leurs traçabilités. Le fait de mettre son nom, ce n’est pas une question de vanité personnelle, c’est assumer pleinement le contenu de la photo. Dans les deux sens, le fait de ne pas mettre leurs noms est une peur de la police politique qui a cherché au départ les diffuseurs des premières photos de Kasserine où il y avait des morts tués par balles. Alors celui qui a filmé ça avec son téléphone ou avec un compact va avoir des problèmes.

Parlez-nous de la censure et de l’autocensure que vous avez peut-être vécue sous l’ère Ben Ali ?

J’ai été arrêté devant le ministère de l’intérieur bien avant le 14 janvier et à côté du palais de Carthage aussi. On m’a posé quelques questions puis on m’a lâché. Avec le club photo, on m’a arrêté parce que je photographiais des gens qui étaient sur un tapis à côté de « Jemâa Ezzitouna » l’année dernière. Il y a une paranoïa générale à cause des appareils photos.

Je ne me suis jamais autocensuré mais on évite d’avoir des problèmes.

Vous avez initié le club photos Tunis. Comment avez-vous senti la réaction des membres à la révolution par rapport à leur appareil photo, par rapport à leur approche de la photo ?

Il fallait leur demander de descendre, faire leur mission de citoyen  et de photographier. On a trouvé que c’était une situation très dangereuse parce qu’ils risquaient d’avoir des problèmes. C’est le staff du club qui en est responsable. Amine et moi sommes sortis dans la rue. Nous avons été gazés. J’ai été matraqué et j’ai failli être tué par une grenade de gaz lacrymogène. On n’a pas voulu donner des consignes pour qu’ils descendent dans la rue. Certains l’ont fait en assumant complètement. C’est pour ça qu’il y a eu cette exposition où il y a eu vingt membres du club et heureusement, ils n’ont pas eu de soucis.

Pourquoi ce titre de l’exposition?

Comme tous les titres, il faut que ce soit bizarre ou que ça sonne extra, sinon ça passe inaperçu. Moi je me trouvai plus témoin que photographe en jouant sur les signes de ponctuation, d’arithmétique. Quand on a un appareil photo dans ce genre de situation, on est plus témoin que photographe. Le photographe doit avoir d’autres prérogatives, des contraintes d’agences, de bouclage de magazines. Par contre, le témoin s’en fout indépendamment des canaux de diffusion. Donc, ils sont beaucoup plus témoins que photographes. La quasi-totalité des photographes ont lâché le morceau avec le déclenchement de la révolution égyptienne. Même les photographes professionnels tunisiens ne sont plus descendus dans la rue. Ils ont suivi le premier ministre, Hilary Clinton et les grandes personnalités politiques qui sont venus. La rue a été abandonnée aux photographes amateurs beaucoup plus témoins de l’histoire dans ce cas de figure que les photographes.

Amine Landolsi, 34 ans, marié, 2 enfants à charge, diplômé d’un master en gestion hôtelière, J’ai travaillé dans l’hôtellerie pendant 6 ans. Pour plusieurs raisons, j’ai quitté l’hôtellerie. J’ai travaillé dans une société de services pendant 2 ans comme commercial. Le destin a frappé à ma porte. J’ai connu des gens suite à la mort de mon père qui m’ont orienté vers le domaine de la photo.

A quel moment a commencé votre passion pour la Photographie ?

Vers 13, 14 ans. J’ai oublié le moment déclencheur de cette passion, mais je me souviens que mon père a accroché une première photo dans le hall de la maison. C’est un petit peu anecdotique car je ne m’en suis aperçu qu’après sa mort.

Est-ce que vous avez continué à faire de la photo depuis que vous avez 14 ans ou est-ce que vous avez arrêté un certain moment ?

J’ai arrêté un certain moment surtout quand j’ai commencé la vie professionnelle. J’ai fait une coupure. J’avais beau prendre des clichés par-ci par-là, mais ce n’était pas de la photographie recherchée, avec un thème, un fondement. De 2004 jusqu’à 2008/2009, j’ai eu une « coupure » avec la photo quand j’ai commencé à travailler.

Quand vous avez commencé la photo, vous aviez un intérêt pour la réalité sociale ou le reportage ou la photo militante ?

Vers 13, 14 ans, c’était pour retracer mes moments, mon adolescence, ma jeunesse avec un zeste pseudo-artistique. Je cherchais des formes, de l’esthétique dans la photo.

Avez-vous recommencé la photo avec l’apparition du numérique ?

Exactement. J’ai acheté mon premier appareil photo aux Etas Unis. C’était un canon 888 et c’était un argentique. J’ai travaillé avec cet appareil pendant quelques temps et puis, avec le numérique, c’était avec un compact qui appartenait à mon père. L’été qui a suivi sa mort était difficile pour moi. J’ai pris quelques prises et soudainement, j’ai rencontré un ami de quartier. C’est Hamid Bouali. Il attendait son bus et je me suis arrêté près de lui, le compact en mains « Voilà Hamid, qu’est-ce que tu en dis de mes photos ? ». Il m’a dit qu’on allait prendre un café l’après-midi pour les voir. Il a fait un petit visionnage et m’a dit « Veux-tu que je te réponde sincèrement ? ». J’ai dit oui. Il m’a dit «  Tu es un Schumacher qui roule avec un crucifix, vas t’acheter un appareil qui va égaler le niveau minimum. ». A la première occasion où j’avais de l’argent, je me suis acheté un 500D et je tombais dans le professionnalisme. C’était l’amateur qui « migre » vers le professionnel dans le domaine photographique.

Comment était votre rencontre avec le club photo ?

Le club photo c’est encore une fois Hamid Bouali. C’est lui le fondateur et moi l’organisateur. Je me rappelle de la première séance à la Maison de la Culture Ibn Khaldoun où on siège maintenant. Toutes nos séances se passaient là-bas tous les samedis. Hamid a eu la bonne idée de grouper une meute de photographes qui ne se connaissaient que virtuellement à travers Facebook, avec le « buzz » du réseau social l’année dernière. La photo est éphémère, mais c’est la relation humaine qui prime pour moi. C’est ce partage-là qui crée une osmose pour qu’on puisse donner une valeur ajoutée. On a fait un acte naturel de regrouper ces jeunes-là un samedi après-midi. La première réunion, on était une trentaine de personnes qui a commencé à y croire. On y a cru et on a pu.

Quelle est votre relation de photographe avec la révolution tunisienne ? Comment avez-vous adopté reportage social et révolution ?

Je crois en les signes. J’étais chez un ami, Si Mohamed El Banneni. C’est un historien qui a une belle demeure à la Médina et on traitait du club et de son programme. C’était le 12 janvier et il me demande ce qu’on va faire samedi prochain. Je lui ai dit qu’avec la situation actuelle, on siège devant le ministère de l’intérieur. Il m’a dit d’envoyer un message à tous les membres pour leur dire « Témoignez de ce qui se passe ». Vu les tranches d’âges que j’avais et ma position dans le club photo (je devais consulter l’équipe avant de faire quoi que ce soit), un message comme celui-là allait inciter les gens à se rendre et à photographier les évènements. Je ne pouvais pas prendre cette responsabilité. J’ai pris ces propos comme un message personnel, par rapport à moi. A la première vague de manifestants, quand on entendait des tirs, des cris, je suis sorti en courant emmenant mon appareil 7D. Si Mohamed essayait de me retenir. J’ai fait le tour de la ville de Tunis, Bab Souika, Bab Dzira, centre-ville, rue de Madrid, tout, tout… j’ai commencé à prendre des photos d’une émeute. Je me suis trouvé, avec ma voiture, au beau milieu des émeutiers et des policiers. Je manœuvrais avec des réflexes enfantins sans calculer aucun risque. Ça venait de l’intérieur. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis senti en sécurité. Je me suis mis dans des situations très délicates. Il y a un reporter professionnel qui m’a dit que j’étais suicidaire « 0n ne photographie pas une émeute dans une voiture. ».

Moi qui n’ai pas appris à être reporter, c’est venu progressivement entre le 12/13/14 janvier et j’ai pris une photo qui m’a permis d’avoir une couverture dans un magazine international. C’était « Jeune Afrique ». C’était la photo du Général Ammar, l’homme qui a dit non.

Un autre après-midi, lorsque les manifestants étaient partis au siège du RCD appelant à la dissolution de ce parti, il y avait beaucoup de photographes étrangers. J’ai pris le temps de les regarder faire. C’était une véritable leçon d’apprentissage. je vais raconter des trucs à mes gosses.

Votre approche était beaucoup plus citoyenne que professionnelle. Mais au fur et à mesure du temps, vous avez eu une démarche de plus en plus professionnelle. Comment avez-vous envisagé cette approche ? Quel est votre sentiment par rapport à cette photo qui a commencé citoyenne et est devenue professionnelle ?

Je vais vous raconter des anecdotes, ce sera plus véridique. Je me rappelle du premier moment à Bab Dzira où j’étais bloqué entre émeutiers et policiers, mon pied tremblait à mille à l’heure. C’était un sentiment de peur horrible que j’ai pu stopper à l’instant même. Je me suis dit « Tu veux photographier ou abandonner ? » Premièrement, j’ai contenu ma peur. Il y avait des tensions, des tirs, des bombes lacrymogènes, des gens morts à 200 mètres. C’était difficile, mais j’ai pu le faire. Mon approche le 12 était de photographier Tunis pendant 3 heures, c’est à dire : il y avait une manifestation à 13h15 à Bab Dzira. A 200 mètres, il y avait une femme qui faisait ses courses. J’ai photographié la fripe d’El Hafsia, une bagarre avec la femme en sefsari qui les dissuadait de se disputer et l’arrêt de bus… C’était extraordinaire : à Tunis, pendant un laps de temps très court, se jouaient simultanément beaucoup de scènes de la vie quotidienne.

Après, c’était un inventaire de la veille. Le 13, ce n’était pas génial. Le 14, je suis allé comme tout le monde qui frissonnait quand on chantait l’hymne national. Je n’ai pas eu de belles photos le 14. Ce n’était pas mon approche, ni mon attente.

Après, il y a un professionnel qui a tapé à ma porte pour collaborer. C’est un partenaire français qui s’appelle Nicolas Fouquet.

As-tu fais des vidéos avec ton 7D ?

Du tout.

J’ai eu des témoignages qui disaient que les gens croyaient moins en l’authenticité des photos parce qu’elles pouvaient être truquées et que les vidéos étaient plus difficilement truquables. Vous qui étiez au cœur de l’action, quelle est votre approche de l’authenticité et du message transmis par les photos ?

C’est ma propre personne qui est garante de l’authenticité de la photo. La photo est plus véridique que la vidéo pour moi parce que c’est un point de vue, c’est instantané, c’est une décision, c’est une critique. Ce n’est pas le vidéaste qui fait la photo, c’est la personne qui est le sujet. Je ne suis pas passionné de vidéos. Je veux me rassasier de la photo.

Est-ce que vous vous êtes senti acteur ou spectateur de la scène?

Quand on s’est rendu à la famille de Bouazizi, Hamid et moi, c’était après que j’ai pu me confirmer professionnellement. J’ai goûté au premier honoraire professionnel. Il y avait une équipe de télévision qui sortait de la maison, J’ai juste voulu présenter mes condoléances à cette famille que j’ai sentie harcelée médiatiquement. Moi c’est l’humain. Je n’ai pas pu avoir ce réflexe professionnel. Je n’ai jamais été un charognard. Après que je me suis senti à l’aise dans la maison, je me suis permis de prendre les photos. J’ai pris une quarantaine de photos, mais des photos sans voir. Et soudain, je vois un plan. C’était la mère assise en troisième plan sur une chaise et les deux filles. J’avais besoin d’un autre obstacle pour pouvoir « shooter » la mère. Cette photo est exposée, c’est l’une des plus belles parce qu’elle ressort mes sentiments à moi, une extériorisation de mon passage chez elle.

Avez-vous publié des photos sur Facebook ?

Non.

Quand commenceriez-vous à partager vos photos sur Facebook ?

Sur Facebook, pendant les premiers temps, j’ai partagé 3 albums. Le premier s’appelle « Run and come back », le deuxième « Tunisian lady, Tunisian first » et le troisième « La meilleure pendaison c’est l’exil ». Chaque album contenait huit photos. Pendant cette période-là, il y avait un énorme lot de photos. C’était pour partager des messages d’amour, pour que l’euphorie ou la phobie des snipers ne priment pas…avec un petit texte. Je partageais ça mais rien de plus. Mes photos professionnelles ne sont pas sur Facebook. Sur « Jeune Afrique » ou « Marianne » et « Afrique Magazine », il y avait ma signature. Il y a aussi une agence de photos anglaise en ligne qui s ‘appelle « Demotix » qui m’a contacté pour leur envoyer mes photos.

Vous encadrez le club photo Tunis. Comment voyez-vous le potentiel jeune qui est dans ce club ? Pensez-vous que la photo était presque morte à l’époque de Ben Ali et qu’après la révolution, nous allons avoir plus de photographes de presse professionnels ?

Le premier plan, c’est l’avant Ben Ali. Pour moi, la photo n’est pas uniquement la photo en Tunisie mais la photo dans le monde arabe et plus généralement dans les pays du tiers monde. Cette photo-là dérange parce qu’elle éclate des vérités. C’est pour cela qu’elle dérange. Ce n’est pas spécifique à Ben Ali. Quand on sortait photographier avec les jeunes du club, s’il y avait une interdiction, on la respectait

Dans le club, on est en train de bâtir, de vulgariser l’acte photographique pour qu’on puisse sensibiliser beaucoup de personnes. 60% des gens viennent parce qu’ils sont influencés par leurs amis sur Facebook ou ailleurs.

On ne peut pas prendre le rôle de l’Etat. On a fait une initiative privée pour permettre à ces jeunes-là d’exposer. On a fait des débats, des workshops. On est dans la phase de la sensibilisation, « Prenez vos appareils et photographiez ». Le photographe a la tâche la plus difficile au monde, parce qu’il sait montrer la réalité.

Vous avez parlé de phénomènes d’interdiction de photographie par rapport à vos membres. Est ce qu’il vous est arrivé dans la rue quand vous photographiez de vous faire intimider par la police ?

Oui, je l’ai vécu dans les premières années de mon amateurisme, vers 17 ans, et C’était le 2ème jour de l’Aïd et j’étais avec ma copine. On faisait une petite balade au centre-ville pour manger, là où il y avait la maison de culture Ibn khaldoun, devant le cinéma l’ABC. Il y avait à l’affiche le film « Pokémon » et deux queues de petits enfants. J’ai voulu photographier et un policier est venu me demander mes papiers. Il m’a dit que je photographiais la police. J’ai dit non. Il m’a dit de le suivre et j’ai passé 3 heures au commissariat avec un harcèlement moral.