Mohamed Salah Bettaieb

Publié: 8 juin 2011 dans Censure, Photographes sous l'ére Ben Ali

J’ai 64 ans, j’ai commencé à faire de la photo au début des années 70 en France. J’ai fait un diplôme d’études de cinéma et une License des lettres en France aussi. Mon premier reportage photo de journaliste était au festival de Cannes en 1972. Ensuite je suis rentrée en 1973 et j’ai travaillé comme photographe dans une maison d’édition ce qui m’a donné le goût des livres et en 74 j’étais embauché comme chef de service photo et coordinateur de la maquette et de la fabrication dans le premier news magazine tunisien qui était la propriété du parti au pouvoir, le PSD de Bourguiba à l’époque. Je suis resté 2 ans, c’était une époque magnifique parce qu’en 1975, nous sommes arrivés à vendre 60 mille exemplaires chaque semaine de « Dialogues ». C’était un mouvement incroyable qui n’a pas duré longtemps (quelques années). Dans ma partie de photo journaliste, j’avais 27 ans, j’ai mis Bourguiba comme je voulais pour le photographier ainsi que Hédi Nouira qui était premier ministre dans son bureau à la Kasba. On a changé le Doug de la photo. Les gens qui étaient au pouvoir s’y prêtaient beaucoup plus, ils étaient plus ouverts que ceux dont on vient juste de se débarrasser. Je pense que Bourguiba était un chef aimé et craint aussi. Après j’ai fait une maison d’édition et une agence de communication et je me suis peu à peu éloigné de la photo de presse, de la photo journalisme.

 

En 1981, j’ai crée avec Omar Shabou un news magazine qui était mon directeur à « Dialogues » et il a été mon partenaire et mon complice au « Maghreb ». J’ai encore ma carte de presse que j’ai ressorti le 14 janvier. En 1984, je décide de fermer le journal. En 1988, Omar Shabou revient et relance le journal. Il tient pendant 5 ans, après il est en prison et Ben Ali ferme le journal. Mais je suis éloigné de la photo journalisme.

 

Le 17 décembre, j’étais bouleversé parce que je me suis dit que la personne qui est capable de se brûler, ça doit être un désespoir et une détresse infinis.

 

Est ce que vous avez vu la photo qui circulait sur Facebook d’un homme qui était entrain de se brûler ? Il s’est avéré que ce n’était pas sa photo à lui et pourtant, elle a fait un tonnerre. Est ce que vous avez l’impression que cette photo a changé quelque chose sur le fait que les gens aient le courage de sortir dans la rue ?

 

Oui j’ai vu cette photo. C’est possible. Elle ne m’a pas fait impression à moi. L’autre jour, sur une radio, on m’a demandé pourquoi il n’y a avait pas dans mon livre beaucoup de photos de violence… j’ai dit que ce n’était pas mon truc. Quand je veux faire des photos, je veux aller vers les gens souriant, portant les drapeaux, se déguisant, écrivant, le côté humain et pas le côté flic tabassant les gens. Il y a des journalistes pour le faire comme il y a des journalistes pour faire de la mode. Quand je suis dans la rue, s’il y a des bagarres bien sûr il y a le réflexe du photographe, je photographie, mais ce ne sont pas les photos qui m’intéressent. Cette photo est dans le livre mais c’est évident que ce n’est pas Bouazizi mais c’est possible qu’elle ait choqué des gens et les a poussé à faire des choses. L’image vaut mille mots.

 

Je commence à me poser des questions le 17 décembre pourquoi il n’y a rien à Tunis. En début janvier, les choses commencent à venir. J’avais pas pris mon appareil photo parce que je n’avais pas d’accréditation et que les flics étaient encore méchants, l’appareil photo-bazooka. Au mois de septembre 2010, j’ai passé 6 heures avec 3 personnes dans le poste de police de Kasserine parce que l’un de nous avait photographié la Banque Centrale. Primo, il n’a pas photographié la Banque Centrale, et secundo, où est le mal si même il l’a photographié. On a passé 6 heures pour faire des rapports avec 3 personnes de plus de 60 ans : un haut fonctionnaire directeur général des forêts au ministère de l’agriculture, Mrad Ben Mahmoud cinéaste et photographe et moi photographe et pdg d’une maison d’édition et avec une autorisation du ministre de l’agriculture on photographiait le parc de Bouhedhma. Donc je n’ai pas fait de photo reportage pendant de longues années.

 

C’était plus une autocensure liée à une sorte de pression générale ?

 

Absolument. Je me disais à quoi servait de faire des photos. A mon âge, avec la vie que je m’étais faite, Abdelwahab El Meddeb a dit une formule extraordinaire « Ben Ali, nous nous en accommodions et pourtant nous le vomissions ». J’ai travaillé avec l’état tunisien, j’ai choisi de vivre dans ce pays et tous ont fait beaucoup de concessions. On s’est accommodé. Une petite circonstance atténuante, on ne pensait pas que ça allait si loin et ceci on l’a découvert avec tout le monde.

 

Début janvier, je suis détendue en ville sans appareil photo et j’ai vu des choses que je n’aurai pas pu les photographier. J’étais en plein dans la mêlée avec les bobs et avec les jeunes qui brûlaient les trucs, Bab Dzira, marché centrale, je me promenais. Je rasais les murs et je regardais. Le reportage est dans ma tête. Le 14 janvier, j’ai décidé que j’allais reprendre. J’ai sorti ma carte de presse. J’ai appelé un copain à Reuters et j’ai demandé si il y avait quelque chose qui est annoncé demain à l’Avenue Habib Bourguiba, il y a la grève générale. Il m’a dit on parle d’une manifestation UGTT. A 8h30, j’étais à l’avenue Habib Bourguiba. J’y suis resté jusqu’à 14h30. J’ai eu beaucoup de chance. J’ai pas vu les bagarres, je n’ai pas senti les gaz lacrymogènes parce que je n’avait plus de carte pour mon appareil photo et c’est pour cela que je suis rentré. J’ai fait 2000 photos et je n’avais plus de carte. La bagarre a commencé à 15h. je me suis dit qu’après le départ de Ben Ali, je n’arrête plus. J’ai vécu El Kasbah 1, 2. Tous les jours, j’allais matin, midi et soir. Je me suis replongé totalement et après ce livre, j’ai d’autres projets de photo journalisme parce que j’ai été brimé pendant 30 ans.

 

L’impact d’une photo journalisme est-il intimement lié à la qualité technique de cette photo ?

 

Non, pas forcément. Il y a des photos prises sur le vif qui veulent dire quelque chose. Mais quand tu fais un métier, tu essaies de faire techniquement et esthétiquement le mieux possible et que un soit un regard.

 

Vous qui êtes photo journaliste, vous avez toujours un regard, une certaine distance du sujet. Cette nouvelle approche de l’ère révolutionnaire, est ce que vous avez senti que vous étiez ce photo journaliste ou est ce que vous vous êtes senti comme acteur ou impliqué dans la cause ?

 

Le 14 janvier, je plaisantais le soir parce que j’avais fait beaucoup de photos floues parce que j’étais tellement ému que j’avais pleuré les 7 heures que je suis resté là bas. Donc j’étais acteur. Quand j’étais à La Kasbah, je ne prends pas juste des photos, je parle avec les gens. Je faisais aussi de la vidéo incroyable en faisant parler les gens avec mon appareil canon. Je me suis senti impliqué à cent pour cent. Là le reporter et le citoyen sont dans le même truc. Depuis le 14 janvier, j’ai décidé de ne plus fermer ma gueule, de dire tout ce que je pense quoi qu’il puisse coûter et je pense que les 10 millions de tunisiens devraient s’en faire une règle comme ça on ne sera pas submergé par un nouveau dictateur. J’ai décidé de reprendre mon appareil photo et je vais une tournée dans toute la Tunisie pour voir l’intérieur qu’est ce qu’il devient après 4 mois… je veux relancer le journal avec les moyens pour faire de bons journaux et on va faire beaucoup de photo journalisme. Je vais lancer un hebdo en juillet où il y aura une très grande partie réservée à la photo qu’on minimise depuis toujours.

 

Il y a des photographes tunisiens qui étaient là comme Mohamed El harmi… beaucoup de photographes tunisiens qui représentent des agences internationales et qui ont tout couvert. J’espère qu’il y aura 300 livres sur cette révolution dont une bonne partie en photo ainsi que des films, des documentaires, de la musique…. J’espère qu’au niveau culturel, il y aura un bouillonnement monstrueux autour de cette révolution et autour de notre histoire qui a une richesse extraordinaire qui est à photographier, à filmer, à écrire.

 

Vous faites de la vidéo aussi, dans quel but ?

 

Pour le moment, je n’ai pas d’objectif pour la vidéo sauf que du « Maghreb » on fera une télévision dans un an ou deux. Dés qu’on lance le journal, on fait un site où il y aura de la vidéo, des photos.

 

Vous regardez les photos sur internet particulièrement sur les réseaux sociaux ?

 

J’étais réticent sur Facebook. Je trouve que Facebook c’est un peu de l’exhibitionnisme. Les facebookeurs ont fait un travail extraordinaire parce qu’ils ont pris la relève. J’ai lu sur un journal que les 100 twitt, il y avait déjà des gens qui disaient dégage depuis le 13 janvier. Je n’ai pas Facebook et je ne l’aurai pas parce que sur Facebook il y a des corbeaux (les anonymes) et ceci est très dangereux parce qu’on peut faire du mal simplement pour se venger, pour dénonciation calomnieuse.

 

Avec cette réticence, est ce qu’il y a gens qui vous ont invité à regarder des pages ?

 

Oui j’ai regardé des pages mais ce n’est pas un moyen fiable. Un million de personnes jouaient aux journalistes. C’est intéressant mais pas fiable. Si je suis journaliste et que je regarde une information sur Facebook, il faut absolument que je la vérifie et malheureusement ça va se développer surtout dans les circonstances actuelles.

 

Vous dites qu’un million de personnes jouaient les journalistes. Est ce que vous ne pensez pas que ce million remplaçaient les médias défaillants qui ne reflétaient pas la réalité ?

 

Oui. Le 14 janvier je découvre que Facebook a servi à quelque chose. Slim Amamou m’a dit qu’il s’en foutait de la politique au début. Quand il a commencé sur twitter à communiquer, c’était simplement pour casser la censure sur internet. Son seul objectif était ça. Mais ça l’a dépassé. Facebook pourrait servir à échanger des idées sur des projets entre des personnes qui doivent faire converger leurs compétences.

 

Pour revenir à la censure, sous le régime de Ben Ali comment vous avez vécu progressivement le fait que cet appareil photo qui était propre à vous, vous êtes photo journaliste, est devenu cet appareil-bazooka, cet appareil mitrailleuse ?

 

Il y a 2 ans, j’étais en train de photographier des flamands roses à Ichkeul. La garde nationale s’arrête et vient nous demander les papiers. Des fois, je lui donnai les papiers sans protester, d’autres fois, je les emmerdais, j’étais insolent. Ça dépendait de mon humeur.

 

Vous avez de moins en moins de faire des photos à cause de ça ?

 

Bien évidemment. Il y a des tas de moments où j’ai laissé tomber pour ne pas me faire emmerder. Pendant 10 ans, j’ai fais de la photo aérienne pour ne pas me faire emmerder par les flics.

 

Est ce qu’il y a des photographes tunisiens qui sont venus vous proposer des reportages pour faire des livres ?

 

Non, le contact entre les gens est très difficile. Pour le livre « Dégage », c’est moi qui suis allé chercher les photographes. Je connais les gens dans la presse et le journalisme.

 

De votre passé d’éditeur, vous n’avez jamais rencontré en Tunisie un livre de reportages

 

Non.

 

Est ce que vous pensez que cette révolution ouvre la voix à ce genre d’édition ?

 

J’espère que cette révolution ouvre la voix à un bouillonnement culturel extraordinaire. J’espère que auront des centaines de livres de tous les genres, de photo, de documentaire… c’est sûr que ça ouvrira la voix déjà au niveau de la photo et de l’audiovisuel en général parce que c’était trop fermé.

 

Cette révolution qui a beaucoup suivi Facebook, pourquoi le choix du livre imprimé et non pas un livre en ligne ou documentaire ou une autre forme ?

 

J’aime l’odeur de l’encre, le toucher du papier… je suis « drogué »au livre.

 

Vous pensez que la génération actuelle aussi est « drogué » au livre ?

 

Non, pas du tout. Mais aujourd’hui, si on nous donne les moyens, en un an, nous doublerons le besoin et l’envie de livre de ce pays parce qu’il y a eu un massacre dans le quart de siècle qui est passé du à l’état. Le centre national pédagogique devrait être jugé parce qu’il a fait passé l’envie de lire à 3 générations. Il a fait des livres scolaires dégueulasses esthétiquement par démagogie politique (pour que le livre soit moins cher). Je ne vois pas pourquoi on achèterait tous un livre au même prix (le fils du ministre et l’enfant du peuple). Le riche devrait payer plus cher pour payer le livre du pauvre.

 

Est ce que l’un de vos livres a déjà été censuré ?

 

Autocensuré oui. Un livre a été censuré de réflexion sur l’économie de Ben Ali dans le Tunisie des années 80 par un groupe mené par un américain. Début des années 90, on a eu les pires problèmes avec l’ATCE, le ministère de l’intérieur. Le livre a été pris, repris et ça a duré 10 ans. C’est un livre censuré avec mille et un problèmes.

 

En 2003, c’était le centième anniversaire de la naissance de Bourguiba. J’ai fait savoir que j’allais faire un livre à la gloire de Bourguiba. On m’a interdit de le faire.

 

En mars 2006, je voulais faire un beau livre sur les cinquante ans d’indépendance. Le livre est prêt, il est là mais on m’a interdit de l’éditer.

 

En 2007, je voulais faire les cinquante ans de la république, pareil.

 

 

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