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J’ai 64 ans, j’ai commencé à faire de la photo au début des années 70 en France. J’ai fait un diplôme d’études de cinéma et une License des lettres en France aussi. Mon premier reportage photo de journaliste était au festival de Cannes en 1972. Ensuite je suis rentrée en 1973 et j’ai travaillé comme photographe dans une maison d’édition ce qui m’a donné le goût des livres et en 74 j’étais embauché comme chef de service photo et coordinateur de la maquette et de la fabrication dans le premier news magazine tunisien qui était la propriété du parti au pouvoir, le PSD de Bourguiba à l’époque. Je suis resté 2 ans, c’était une époque magnifique parce qu’en 1975, nous sommes arrivés à vendre 60 mille exemplaires chaque semaine de « Dialogues ». C’était un mouvement incroyable qui n’a pas duré longtemps (quelques années). Dans ma partie de photo journaliste, j’avais 27 ans, j’ai mis Bourguiba comme je voulais pour le photographier ainsi que Hédi Nouira qui était premier ministre dans son bureau à la Kasba. On a changé le Doug de la photo. Les gens qui étaient au pouvoir s’y prêtaient beaucoup plus, ils étaient plus ouverts que ceux dont on vient juste de se débarrasser. Je pense que Bourguiba était un chef aimé et craint aussi. Après j’ai fait une maison d’édition et une agence de communication et je me suis peu à peu éloigné de la photo de presse, de la photo journalisme.

 

En 1981, j’ai crée avec Omar Shabou un news magazine qui était mon directeur à « Dialogues » et il a été mon partenaire et mon complice au « Maghreb ». J’ai encore ma carte de presse que j’ai ressorti le 14 janvier. En 1984, je décide de fermer le journal. En 1988, Omar Shabou revient et relance le journal. Il tient pendant 5 ans, après il est en prison et Ben Ali ferme le journal. Mais je suis éloigné de la photo journalisme.

 

Le 17 décembre, j’étais bouleversé parce que je me suis dit que la personne qui est capable de se brûler, ça doit être un désespoir et une détresse infinis.

 

Est ce que vous avez vu la photo qui circulait sur Facebook d’un homme qui était entrain de se brûler ? Il s’est avéré que ce n’était pas sa photo à lui et pourtant, elle a fait un tonnerre. Est ce que vous avez l’impression que cette photo a changé quelque chose sur le fait que les gens aient le courage de sortir dans la rue ?

 

Oui j’ai vu cette photo. C’est possible. Elle ne m’a pas fait impression à moi. L’autre jour, sur une radio, on m’a demandé pourquoi il n’y a avait pas dans mon livre beaucoup de photos de violence… j’ai dit que ce n’était pas mon truc. Quand je veux faire des photos, je veux aller vers les gens souriant, portant les drapeaux, se déguisant, écrivant, le côté humain et pas le côté flic tabassant les gens. Il y a des journalistes pour le faire comme il y a des journalistes pour faire de la mode. Quand je suis dans la rue, s’il y a des bagarres bien sûr il y a le réflexe du photographe, je photographie, mais ce ne sont pas les photos qui m’intéressent. Cette photo est dans le livre mais c’est évident que ce n’est pas Bouazizi mais c’est possible qu’elle ait choqué des gens et les a poussé à faire des choses. L’image vaut mille mots.

 

Je commence à me poser des questions le 17 décembre pourquoi il n’y a rien à Tunis. En début janvier, les choses commencent à venir. J’avais pas pris mon appareil photo parce que je n’avais pas d’accréditation et que les flics étaient encore méchants, l’appareil photo-bazooka. Au mois de septembre 2010, j’ai passé 6 heures avec 3 personnes dans le poste de police de Kasserine parce que l’un de nous avait photographié la Banque Centrale. Primo, il n’a pas photographié la Banque Centrale, et secundo, où est le mal si même il l’a photographié. On a passé 6 heures pour faire des rapports avec 3 personnes de plus de 60 ans : un haut fonctionnaire directeur général des forêts au ministère de l’agriculture, Mrad Ben Mahmoud cinéaste et photographe et moi photographe et pdg d’une maison d’édition et avec une autorisation du ministre de l’agriculture on photographiait le parc de Bouhedhma. Donc je n’ai pas fait de photo reportage pendant de longues années.

 

C’était plus une autocensure liée à une sorte de pression générale ?

 

Absolument. Je me disais à quoi servait de faire des photos. A mon âge, avec la vie que je m’étais faite, Abdelwahab El Meddeb a dit une formule extraordinaire « Ben Ali, nous nous en accommodions et pourtant nous le vomissions ». J’ai travaillé avec l’état tunisien, j’ai choisi de vivre dans ce pays et tous ont fait beaucoup de concessions. On s’est accommodé. Une petite circonstance atténuante, on ne pensait pas que ça allait si loin et ceci on l’a découvert avec tout le monde.

 

Début janvier, je suis détendue en ville sans appareil photo et j’ai vu des choses que je n’aurai pas pu les photographier. J’étais en plein dans la mêlée avec les bobs et avec les jeunes qui brûlaient les trucs, Bab Dzira, marché centrale, je me promenais. Je rasais les murs et je regardais. Le reportage est dans ma tête. Le 14 janvier, j’ai décidé que j’allais reprendre. J’ai sorti ma carte de presse. J’ai appelé un copain à Reuters et j’ai demandé si il y avait quelque chose qui est annoncé demain à l’Avenue Habib Bourguiba, il y a la grève générale. Il m’a dit on parle d’une manifestation UGTT. A 8h30, j’étais à l’avenue Habib Bourguiba. J’y suis resté jusqu’à 14h30. J’ai eu beaucoup de chance. J’ai pas vu les bagarres, je n’ai pas senti les gaz lacrymogènes parce que je n’avait plus de carte pour mon appareil photo et c’est pour cela que je suis rentré. J’ai fait 2000 photos et je n’avais plus de carte. La bagarre a commencé à 15h. je me suis dit qu’après le départ de Ben Ali, je n’arrête plus. J’ai vécu El Kasbah 1, 2. Tous les jours, j’allais matin, midi et soir. Je me suis replongé totalement et après ce livre, j’ai d’autres projets de photo journalisme parce que j’ai été brimé pendant 30 ans.

 

L’impact d’une photo journalisme est-il intimement lié à la qualité technique de cette photo ?

 

Non, pas forcément. Il y a des photos prises sur le vif qui veulent dire quelque chose. Mais quand tu fais un métier, tu essaies de faire techniquement et esthétiquement le mieux possible et que un soit un regard.

 

Vous qui êtes photo journaliste, vous avez toujours un regard, une certaine distance du sujet. Cette nouvelle approche de l’ère révolutionnaire, est ce que vous avez senti que vous étiez ce photo journaliste ou est ce que vous vous êtes senti comme acteur ou impliqué dans la cause ?

 

Le 14 janvier, je plaisantais le soir parce que j’avais fait beaucoup de photos floues parce que j’étais tellement ému que j’avais pleuré les 7 heures que je suis resté là bas. Donc j’étais acteur. Quand j’étais à La Kasbah, je ne prends pas juste des photos, je parle avec les gens. Je faisais aussi de la vidéo incroyable en faisant parler les gens avec mon appareil canon. Je me suis senti impliqué à cent pour cent. Là le reporter et le citoyen sont dans le même truc. Depuis le 14 janvier, j’ai décidé de ne plus fermer ma gueule, de dire tout ce que je pense quoi qu’il puisse coûter et je pense que les 10 millions de tunisiens devraient s’en faire une règle comme ça on ne sera pas submergé par un nouveau dictateur. J’ai décidé de reprendre mon appareil photo et je vais une tournée dans toute la Tunisie pour voir l’intérieur qu’est ce qu’il devient après 4 mois… je veux relancer le journal avec les moyens pour faire de bons journaux et on va faire beaucoup de photo journalisme. Je vais lancer un hebdo en juillet où il y aura une très grande partie réservée à la photo qu’on minimise depuis toujours.

 

Il y a des photographes tunisiens qui étaient là comme Mohamed El harmi… beaucoup de photographes tunisiens qui représentent des agences internationales et qui ont tout couvert. J’espère qu’il y aura 300 livres sur cette révolution dont une bonne partie en photo ainsi que des films, des documentaires, de la musique…. J’espère qu’au niveau culturel, il y aura un bouillonnement monstrueux autour de cette révolution et autour de notre histoire qui a une richesse extraordinaire qui est à photographier, à filmer, à écrire.

 

Vous faites de la vidéo aussi, dans quel but ?

 

Pour le moment, je n’ai pas d’objectif pour la vidéo sauf que du « Maghreb » on fera une télévision dans un an ou deux. Dés qu’on lance le journal, on fait un site où il y aura de la vidéo, des photos.

 

Vous regardez les photos sur internet particulièrement sur les réseaux sociaux ?

 

J’étais réticent sur Facebook. Je trouve que Facebook c’est un peu de l’exhibitionnisme. Les facebookeurs ont fait un travail extraordinaire parce qu’ils ont pris la relève. J’ai lu sur un journal que les 100 twitt, il y avait déjà des gens qui disaient dégage depuis le 13 janvier. Je n’ai pas Facebook et je ne l’aurai pas parce que sur Facebook il y a des corbeaux (les anonymes) et ceci est très dangereux parce qu’on peut faire du mal simplement pour se venger, pour dénonciation calomnieuse.

 

Avec cette réticence, est ce qu’il y a gens qui vous ont invité à regarder des pages ?

 

Oui j’ai regardé des pages mais ce n’est pas un moyen fiable. Un million de personnes jouaient aux journalistes. C’est intéressant mais pas fiable. Si je suis journaliste et que je regarde une information sur Facebook, il faut absolument que je la vérifie et malheureusement ça va se développer surtout dans les circonstances actuelles.

 

Vous dites qu’un million de personnes jouaient les journalistes. Est ce que vous ne pensez pas que ce million remplaçaient les médias défaillants qui ne reflétaient pas la réalité ?

 

Oui. Le 14 janvier je découvre que Facebook a servi à quelque chose. Slim Amamou m’a dit qu’il s’en foutait de la politique au début. Quand il a commencé sur twitter à communiquer, c’était simplement pour casser la censure sur internet. Son seul objectif était ça. Mais ça l’a dépassé. Facebook pourrait servir à échanger des idées sur des projets entre des personnes qui doivent faire converger leurs compétences.

 

Pour revenir à la censure, sous le régime de Ben Ali comment vous avez vécu progressivement le fait que cet appareil photo qui était propre à vous, vous êtes photo journaliste, est devenu cet appareil-bazooka, cet appareil mitrailleuse ?

 

Il y a 2 ans, j’étais en train de photographier des flamands roses à Ichkeul. La garde nationale s’arrête et vient nous demander les papiers. Des fois, je lui donnai les papiers sans protester, d’autres fois, je les emmerdais, j’étais insolent. Ça dépendait de mon humeur.

 

Vous avez de moins en moins de faire des photos à cause de ça ?

 

Bien évidemment. Il y a des tas de moments où j’ai laissé tomber pour ne pas me faire emmerder. Pendant 10 ans, j’ai fais de la photo aérienne pour ne pas me faire emmerder par les flics.

 

Est ce qu’il y a des photographes tunisiens qui sont venus vous proposer des reportages pour faire des livres ?

 

Non, le contact entre les gens est très difficile. Pour le livre « Dégage », c’est moi qui suis allé chercher les photographes. Je connais les gens dans la presse et le journalisme.

 

De votre passé d’éditeur, vous n’avez jamais rencontré en Tunisie un livre de reportages

 

Non.

 

Est ce que vous pensez que cette révolution ouvre la voix à ce genre d’édition ?

 

J’espère que cette révolution ouvre la voix à un bouillonnement culturel extraordinaire. J’espère que auront des centaines de livres de tous les genres, de photo, de documentaire… c’est sûr que ça ouvrira la voix déjà au niveau de la photo et de l’audiovisuel en général parce que c’était trop fermé.

 

Cette révolution qui a beaucoup suivi Facebook, pourquoi le choix du livre imprimé et non pas un livre en ligne ou documentaire ou une autre forme ?

 

J’aime l’odeur de l’encre, le toucher du papier… je suis « drogué »au livre.

 

Vous pensez que la génération actuelle aussi est « drogué » au livre ?

 

Non, pas du tout. Mais aujourd’hui, si on nous donne les moyens, en un an, nous doublerons le besoin et l’envie de livre de ce pays parce qu’il y a eu un massacre dans le quart de siècle qui est passé du à l’état. Le centre national pédagogique devrait être jugé parce qu’il a fait passé l’envie de lire à 3 générations. Il a fait des livres scolaires dégueulasses esthétiquement par démagogie politique (pour que le livre soit moins cher). Je ne vois pas pourquoi on achèterait tous un livre au même prix (le fils du ministre et l’enfant du peuple). Le riche devrait payer plus cher pour payer le livre du pauvre.

 

Est ce que l’un de vos livres a déjà été censuré ?

 

Autocensuré oui. Un livre a été censuré de réflexion sur l’économie de Ben Ali dans le Tunisie des années 80 par un groupe mené par un américain. Début des années 90, on a eu les pires problèmes avec l’ATCE, le ministère de l’intérieur. Le livre a été pris, repris et ça a duré 10 ans. C’est un livre censuré avec mille et un problèmes.

 

En 2003, c’était le centième anniversaire de la naissance de Bourguiba. J’ai fait savoir que j’allais faire un livre à la gloire de Bourguiba. On m’a interdit de le faire.

 

En mars 2006, je voulais faire un beau livre sur les cinquante ans d’indépendance. Le livre est prêt, il est là mais on m’a interdit de l’éditer.

 

En 2007, je voulais faire les cinquante ans de la république, pareil.

 

 

Abdelaziz Belkhodja

Publié: 8 juin 2011 dans Censure

Je suis juriste de formation. J’ai étudié à Aix-en-Provence. J’ai une maîtrise de droit public et j’ai préparé un DEA en études politiques. Je n’ai pas exercé mon droit, mais je suis éditeur depuis 1993 et écrivain. Cette dernière année, depuis le moi de décembre, j’ai beaucoup milité pour la Révolution Tunisienne et juste après, j’ai fondé un parti politique : le Parti Républicain qui petit à petit fait son nid. D’ailleurs, on a opéré une fusion hier avec un autre parti. C’est la première fusion qui a été réalisé dans toute l’histoire du monde arabe parce qu’on a un sacré problème de personnalités dans le monde arabe. En ce jour (le 28 avril), c’est le premier jour d’existence de l’alliance républicaine.

 

 

 

 

 

Vous êtes éditeur depuis 1993, vous avez publié des livres, des bandes dessinés, est ce que vous avez eu des problèmes avec la censure en Tunisie ?

 

 

 

On a toujours des problèmes avec la censure en Tunisie surtout quand on est dans le domaine de l’écriture, du cinéma, de l’expression en général. Il y a deux formes de problèmes par rapport à la censure : il y a le problème de l’autocensure qui est peut être plus considérable que le problème de la censure parce que toute la dictature procède d’abord par la dissuasion. L’état fait en sorte qu’il y ait une peur ambiante et il fait circuler lui-même beaucoup de rumeurs. Donc, vous avez déjà tendance à vous autocensurer. Quand on ajoute l’autocensure naturelle et normale à l’autocensure de l’éditeur, de créateur de livres, il y a une censure qui est démultipliée parce qu’il y a un risque financier. Par conséquent, l’éditeur regardera la censure d’une manière plus importante et donc il y a double dissuasion.

 

Comment s’exerçait la censure en Tunisie ? Elle s’exerçait d’une manière très pernicieuse, très vicieuse, par l’intermédiaire de ce qu’on appelle de dépôt légal. Le dépôt légal est une institution qui est centenaire et qui est destiné à inscrire, à sauvegarder la mémoire de l’humanité. Il existe dans tous les pays du monde. Il s’agit simplement de déposer son œuvre, et on obtient par la même occasion une immatriculation pour le livre.

 

Le système vicieux qui a été mis en place par la police tunisienne a été de faire en sorte que ce dépôt légal devienne une autorisation. C’est à dire, vous allez déposer (d’ailleurs dans le monde, vous déposez et vous partez). Ils ont institué un système où vous devez revenir pour prendre une autorisation de distribution de votre livre. Vous n’avez pas le droit de sortir le livre de l’imprimerie avant d’avoir cette autorisation.

 

 

 

Donc l’œuvre de l’esprit matérialisé a besoin d’un accord pour être diffusé ?

 

 

 

Exactement ?mon premier gros problème avec la censure était particulièrement incroyable parce que je m’y attendais pas du tout. En fait, j’ai réédité deux bandes dessinées qui dataient d’une bonne vingtaine d’années. Elles avaient déjà été publiées sous l’ancien régime, le régime de Bourguiba. L’une s’appelait « Les petites choses de la vie » et l’autre « Les arrivistes ». Comme selon la formule « qui se sent morveux, se mouche », le titre « Les arrivistes » les a beaucoup ennuyé, à la police bien sûr, et ils ont pensé qu’ ‘il s’agissait de ces nouveaux arrivés au pouvoir , la famille Trabelsi et la famille Ben Ali. C’était en 2002 et les deux bandes dessinées avaient déjà été publiées depuis 1983, 19 ans avant. Je présente mes livres au dépôt légal et les livres ne viennent pas. C’est à dire qu’à chaque fois que j’appelle, ils me disent que ce n’est pas prêt ils ne motivent pas du tout leur refus. Au bout de quatre mois, j’ai rencontré le ministre de la culture qui est arrivé à mon stand à la foire du livre. Il m’a demandé « est ce que tout va bien monsieur Belkhodja ?». en fait, il venait préparer l’arrivée du président Ben Ali parce que tous ont peur que nous nous plaignons au président des problèmes administratifs. J’ai dit « oui, sauf que j’ai deux livres qui sont censurés depuis quatre mois. Il m’a demandé lesquels. Je lui ai dit mes deux bandes dessinées et j’ai raconté qu’elles sont sorties il y a 20 ans et je ne vois pas pourquoi elles étaient censurées et que ça doit être une erreur. Il m’a dit « je m ‘en occupe. J’ai dit « c’est bon, je compte sur vous ». Ben Ali arrive le lendemain. Comme je suis poli, je ne lui en parle pas puisque le ministre m’a promis de les lâcher. Le lendemain matin, je vais voir le dépôt légal et je leur demande s’ils ont reçu un coup de fil du ministre. Ils me disent non. J’ai demandé qu’ils l’appellent parce que j’ai eu sa parole pour qu’on me lâche mes livres et j’ai dit que je reviens demain matin. En descendant du bureau du dépôt légal, je trouve un ami algérien qui me dit « vous êtes devenu fous les tunisiens ? ». J’ai dit pourquoi. Il m’emmène pour faire un tour et on trouve des livres intégristes de premier niveau, des livres où on écrit que la femme ne doit pas serrer la main de l’homme… des choses qui n’ont rien à voir avec l’esprit d’ouverture du tunisien. J’ai acheté tous les livres des intégristes et je me suis dit que demain si on ne me donne pas mon papier, je fais un scandale. Le lendemain, je vais chercher mon parier et on me dit désolé, on ne l’a pas. Là, je suis sorti de mes gonds, je leur sors les bouquins, je leur dit « regardez ce que vous laissez vendre à la foire du livre alors que moi qui fais des bandes dessinées progressistes et modernes, vous ne les laissez pas sortit. Vous ne savez pas faire votre boulot, vous êtes entrain de foutre le pays en l’air… » et je les accuse de tous les maux du monde. En rentrant, je m’aperçois que ça va faire beaucoup de remous parce que j’ai insulté les gars. Alors, j’écris une lettre au bureau des affaires politiques et je leur explique que les livres qui sont entrain de se vendre en Tunisie sont des livres intégristes et je leur mets en bas désormais une copie envoyée à la présidence de la république. 20 minutes après, je reçois un appel du ministre de la culture. Il me dit qu’ils étaient en train d’étudier l’affaire de mes livres et il vient de recevoir un dossier qui dit que j’ai insulté les gens du bureau légal et que je leur ai dit qu’ils ne savaient pas travailler. Je lui ai dit qu’il m’avait promis qu’il verrait le problème de mes livres. Et il n’a rien fait. Et j’ai dit que les livres qui sont vendus à la foire du livre sont intégristes. Il m’a dit d’arrêter de dire ça et que mes écrits sont contre le pouvoir.. j’ai dit que le propos n’avait rien à voir avec mes livres, le propos à a voir avec une opération de censure. Il raccroche. Il savait qu’il était sur écoute.

 

Je te dis ça pour que tu saches à quel point ça peut aller. Un livre qui était sorti il y a 20 ans ne pouvait plus sortir du temps de Ben Ali.

 

 

 

Il y avait une sorte d’injustice ?

 

 

 

Il y avait une aggravation du manque de liberté.

 

 

 

Comment vous expliquez que ces livres intégristes passent et que vos livres ne passent pas. Est ce que vous croyez que ces éditeurs ont des relations avec des gens proches du pouvoir ou pour d’autres raisons ?

 

 

 

Je pense que l’état est infiltré par des intégristes partout, par des gens qui ont une conception très fermée de la religion, des gens très rétrogrades partout dans l ‘administration de la police et qui laissent passer des choses comme ça.

 

 

 

Vous avez été très actif pendant la Révolution Tunisienne, par révolution je définis la période de trouble du 17 décembre au 14 janvier. Vous avez beaucoup écrit, vous avez beaucoup partagé, vous avez vu beaucoup de photos pendant la révolution ?

 

 

 

Oui. Les photos, les films et les vidéos ont été un élément déterminant pendant la révolution pour son couronnement parce que si la révolution n’était pas arrivée aux grandes villes, les gens du centre ouest de la Tunisie auraient pu faire la révolution pendant 20 ans, il se serait rien passé. C’est parce que la révolution a atteint les grandes villes et particulièrement Tunis le 14 janvier qu’elle a réussi, sinon, elle aurait échoué. Pour ça, les photos et les vidéos ont joué un très grand rôle. Il y a eu les mêmes évènements à Rdaief il y a 2 ans, or la chose n’a pas été relayée. Pourquoi la révolte de Rdaief n’était mu en révolution ? parce qu’on n’a eu ni photos, ni vidéos, ni témoignages visuels.

 

 

 

Pourtant la chaîne Al Jazira a retransmis des images de Rdaief qui sont restés sur Al Jazira, nous ne les avons vu nulle part ailleurs.

 

 

 

Pourquoi ? Parce que les réseaux sociaux n’étaient pas encore assez développé.

 

 

 

Vous pensez que les réseaux sociaux, notamment twitter et Facebook ont joué un rôle important ?

 

 

 

J’en suis persuadé. Personnellement, ma décision de prendre les armes, c’est à dire de rentrer complètement en rébellion par rapport au régime, de dire tout ce que je pense et la fin de la censure dans ma tête et l’autocensure a été prise à partir de la vision d’une vidéo.

 

 

 

Les vidéos ont-ils joué un rôle plus important que la photo ?

 

 

 

Oui, bien sûr parce que la vidéo a le mouvement et le son, il y a une crédibilité plus grande. La photo reste manipulable, pas la vidéo, c’est beaucoup plus difficile. Dans les vidéos, il y avait des éléments déclencheurs de révolte.

 

 

 

Vous rappelez vous des noms des personnes qui ont publié ces vidéos et ces photos ou est ce que c’étaient des total inconnus ?

 

 

 

Je me rappelle de quelques noms, mais en général, c’étaient des noms de gens connus. En fait, quelqu’un poste une vidéo sur Facebook par exemple où il y a des scènes de manifestations, des discours fait par des inconnus, réunions de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens ou de l’Ordre des Avocats, scènes de violences dans la rue avec les flics, scènes de tir… et ces séquences vidéos sont partagés. Très souvent, elles sont censurées et on censure la source. Mais beaucoup de gens ont appris à télécharger les vidéos et à les reposter eux-mêmes. C’est ce qui a fait que ces vidéos ont perduré sur les réseaux sociaux et elles ont beaucoup de s

 

succès.

 

 

 

Vous avez une connaissance sur les moyens de censure qui ont été appliqué pendant la révolution ?

 

 

 

Oui. A Tunis, l’ATCE reçoit l’internet et elle redéploye une forme d’intranet. Donc, nous croyons être sur internet en Tunisie alors que nous sommes sur intranet. A partir de là, l’ATI ferme l’accès aux pages.

 

 

 

Censure-t-elle par mots clés ?

 

 

 

Il y a la censure par mots clés mais il y a surtout la censure par fermeture des pages. Vous ouvrez la page et là il y a « ammar 404 ».

 

 

 

Avez vous publié des choses qui ont été censuré par « ammar 404 » ?

 

 

 

Oui, beaucoup de vidéos. J’ai republié des vidéos. Mais ce qu’il y a de bien, c’est qu’on a très vite reçu les alertes. Comme c’était la première fois que ça se passait en Tunisie, les derniers jours de la révolution, le pouvoir n’était pas prêt, il ne réalisait pas la puissance de Facebook et que c’est grâce à Facebook et à twitter que la révolution a atteint les grandes villes et que les gens commençaient à s’organiser pour les manifestations… c’est pour ça qu’à la manifestation du 14 janvier, il y avait 80% de bourgeois et très peu de travailleurs et des gens du peuple (par peuple, je veux dire des gens modestes). Les bourgeois, qui sont les profiteurs eux mêmes, étaient le pilier du régime de Ben Ali et ils étaient là à la manifestation et c’est ce qui a fait sa chute. Ce sont ces gens là qui se sont partagés photos, vidéos et articles et statut. La photo et la vidéo étaient là pour soutenir tout un mouvement de fond, l’âme de fond.

 

 

 

pensez vous que ces photos et ces vidéos qui ont mené les gens à sortir dans la rue le 14 janvier avaient plus touché les bourgeois que les autres parce qu’ils sont descendus ?

 

 

 

Le 14 janvier, j’étais impressionné de voir 80% des gens dans la rue qui étaient de la banlieue nord de Tunis de Menzah (les quartiers aisés).

 

 

 

Crois tu qu’ils ne savaient pas ce qui se passait avant le 14 janvier en Tunisie ?

 

 

 

Non, ils savaient et ils étaient silencieux à cause de la répression.

 

 

 

Qu’est ce qui a poussé les gens à sortir ? Quel est l’impact social, sur le mental que les photos et vidéos qui ont été posté ont eu ? Qu’est ce qui a changé dans les mentalités ?

 

 

 

On vivait dans une situation qui était schizophrène. Tout le monde acceptait le pouvoir mais tout le monde le détestait à cause de la répression. Lorsque la révolte s’est étendue et qu‘elle a commencé à se réaliser dans toutes les villes de la Tunisie, les gens n’avaient plus peur. Les gens voyaient d’autres personnes mourir, beaucoup de villes se soulever. C’est vraiment psychologique. Il arrive un moment, et ça il faut le vivre pour le comprendre, où à force de voir, d’entendre, de lire qu’un mouvement prend de l’ampleur, les gens se disent on n’a plus peur et ils commencent à parler. Il y en a pas beaucoup qui parlent mais il y a des leaders d’opinion qui commencent à s’exprimer et les autres suivent. Ça se passe comme ça sur Facebook. Lorsqu’il y a eu l’appel à la manifestation le 14, il y a eu un élément qui a joué en la faveur de la réussite de cette manifestation, c’est que la veille, Ben Ali fait un discours. Il avait dit que c’était fini, qu’on allait plus tirer sur les gens, que tout le monde aurait le droit de s’exprimer et que la répression était terminée en Tunisie. Alors, les gens ont été encouragés à sortir faire la manifestation. Ils n’ont plus peur du tout. On était en liberté depuis 12h de temps. C’est vrai, c’était le 13 au soir, les gens étaient devenus libres et il nous l’a prouvé avec l’émission de télévision qui a suivi son discours où le ton était très ouvert. Le lendemain, les gens sont descendus avec beaucoup plus de facilité. Ça veut dire que s’il avait pas dit son discours, il serait peut être encore au pouvoir.

 

 

 

Pour Facebook, vous avez une page où vous acceptez des amis, ou une page fan, ou une page groupe ?

 

 

 

 

 

Non, ça s’est joué sur mon compte qui était à 800 amis et qui a été complètement saturé en pratiquement une semaine.

 

 

 

Ces gens que vous acceptez, est ce qu’ils utilisaient leurs pseudonymes ou leurs vrais noms ?

 

 

 

En général, je n’accepte pas les pseudonymes.

 

 

 

Les gens s’exprimaient avec leurs vraies identités sachant qu’il y avait un contrôle derrière ?

 

 

 

Oui et ils ont reçu des menaces. La plupart de mes amis et moi-même ont reçu des menaces. La plupart des gens qui étaient très actifs ont reçu des menaces claires et nettes de la police et d’individus par des messages. On a même reçu des appels masqués alors que ça n’existe pas sauf pour les hauts placés.