Bilel Gharbi

Publié: 9 juin 2011 dans Photojournalistes citoyens

Originaire de Sidi Bouzid. Je suis chômeur ; j’ai un compte facebook depuis un an et demi. Ils m’ont censuré mon compte (ammar 404) parce que j’avais publié beaucoup de vidéos. J’ai aussi un groupe qui s’appelle « bnet we ouled Sidi Bouzid » qui a été censuré à cause des vidéos. Même mon adresse ip est contrôlée. J’ai fait un autre compte. Rami et moi avons échangé beaucoup de vidéos. Mais personne n’a parlé de ce qui s’est passé, ni les journaux, ni les radios, ni la télé alors qu’il y avait des confrontations entre les citoyens et la sureté nationale. C’est ce qui nous a poussé à mettre ces vidéos et depuis le 17 décembre, c’est parvenu jusqu’à Al Jazira par l’intermédiaire d’un ami.

 

 

Personne n’a photographié Bouazizi mais la photo qui circulait (on sait que ce n’était pas lui) nous a fait comprendre qu’une personne privé de sa dignité peut tout faire.

 

La photo a rajouté 70% au texte pour les jeunes bougent. Elle crée un enthousiasme sans pareil au point de vouloir être le héros de cette photo. On avait peur certes mais on savait qu’on se battait pour une noble cause et même s’ils nous mettent en prison, ce n’est pas grave.

 

 

Les gens qui photographient à Sidi Bouzid sont connus parce que les autres ont peur des flics. Donc je partage les vidéos qu’ils mettent.

 

La première semaine, on était les seuls témoins de la révolution et on envoyait nos vidéos à Al Jazira. Les télévisons et les photographes étrangers sont venus la deuxième semaine.

 

La peur n’a complètement disparu que le 14 janvier. Mais le courage de vaincre la peur quand on a entendu que Bouazizi s’est immolé, on est tous parti au siège du gouvernorat. Les gens pleuraient en chantant l’hymne national. Le 17 décembre était un jour exceptionnel où tu pouvais insulter les flics sans qu’ils ne te répondent. Il y avait 5000 personnes à la Cité Ennour qui est la quartier de Bouazizi.

 

Les patelins voisins comme Menzel Bouzaiene ont entendu parler de ce qui s’est passé à travers facebook parce qu’on n’a rien passé à a télé.

 

Quand j’ai voulu photographier devant le siège du gouvernorat, le flic m’a pris mon téléphone et il me l’a rendu avec beaucoup d’insistance. Les flics contrôlent tout, ont la main sur tout et confisquent les téléphones.

 

La seule preuve de l’histoire c’est la photo et la vidéo.

 

On a plus fait de vidéos que de photos parce que je pense que les vidéos ont plus d’impact que la photo, c’est ce qu’on vit, c’est du concret. La photo par contre est fixe.

 

Quand ils ont coupé ma page internet, j’ai essayé d’utiliser Hot Spot pour ouvrir ma page et la 13 janvier, ma page n’était plus coupée.

 

Tout le monde est connecté même ceux qui n’ont pas d’ordinateur puisque l’heure dans un publinet coute un dinar. Toute la famille se réunit pour regarder les vidéos. Ma mère me dit toujours de faire attention. Je lui disais que même s’ils m’arrêtent, il y a tout un pays derrière.

 

 

La vidéo qui m’a le plus influencé c’est « bab el har » de notre ami Rami Issaoui.

 

Nos amis qui ont été arrêté ont été pour nous une raison de combattre.

 

Je n’ai même pas 10% e confiance en les médias tunisiens.

 

On ne connaît que la photo de Ben Ali et leila, pas les ministres…. On a jamais vu un ministre à la télévision entrain de discuter.

 

 

On défend une cause nationale.

 

Avec des moyens très simples, on fait tomber le plus grand état policier du monde. La vraie date de la révolution, c’est le 17 décembre et non pas le 14 janvier Comme un nouveau né, on l’inscrit le jour de sa naissance et non pas le jour de sa rentrée scolaire. Quand Sidi Bouzid bouge, l’état a peur.

 

Rami issaoui

Publié: 9 juin 2011 dans Photojournalistes citoyens

Rami issaoui, 22 ans, originaire de Sidi Bouzid. Je suis une des premières personnes à avoir filmé la révolution depuis le 17 décembre. On a voulu montrer au monde entier comment la révolution a commencé à Sidi Bouzid : des bagarres avec des cailloux…

 

J’ai un téléphone portable, un Iphone depuis très longtemps. Même avant la révolution, j’aimais filmer. C’est un réflexe de tous les jours.

 

Je lis les journaux mais que les pages sportives.

 

Avant la révolution, on a rien vu de la réalité. La Tunisie était d’un côté et l’information était de l’autre côté.

 

La première séquence que j’ai filmée, je l’ai mise sur Facebook et j’ai partagé avec mes amis même à Regueb ou Kasserine.

 

Quand vous avez vu d’autres séquences filmées à Sidi Bouzid, vous avez eu peur des flics ?

 

Au début, on avait peur parce que les séquences vidéo étaient contrôlées et on savait qui les postaient. Au bout de la troisième, je n’avais plus peur du tout.

 

Dans la foule, je regardais et je filmais. Le 2ème jour, j’ai mis 8 séquences vidéo sur facebook et mes amis les ont partagé.

 

Les vidéos ont eu un plus grand impact que les photos parce que c’est la réalité, il y a le mouvement et le son.

 

Avant il n’y avait d’information du tout. Maintenant, ça commence à bouger un peu. L’information doit être transparente. Il faut montrer les choses comme ils sont et la réalité comme elle se présente.

 

 

 

 

Naim Gharsalli

Publié: 9 juin 2011 dans Photojournalistes citoyens

Naim Gharsalli, 22 ans. J’ai étudié l’audiovisuel et je travaille dans le domaine de l’infographie. Je suis aussi blogueur. Je m’intéresse beaucoup à l’actualité et tout ce dont la presse ne s’est pas occupée du temps de Ben Ali. Depuis que la révolution a commencé à Sidi Bouzid, je me suis plongé dedans et on a fait beaucoup de pages internet, des blogs où on mettait les vidéos que nous n’avons pas filmées mais que nous nous débrouillons a avoir . Le gouvernorat de Kasserine a commencé à « bouger » depuis le 8 janvier et ça a continué jusqu’après le 14janvier. On s’est procuré un matériel de petit format (des handycam), des téléphones portables, des appareils photo et on est sorti dans la rue pour filmer. Le 8 janvier, on s’est regroupé entre amis. Les confrontations ont commencé à Cité Ennour où une municipalité et une résidence de parti ont été brûlées et la confrontation a commencé entre les flics et les citoyens qui les ont vaincu et attendaient le renfort des tireurs d’élite qui étaient à Tala. Vers 23h, on était un groupe et l’un de nous a dit qu’à la Cité Ezzouhour, les flics ne faisaient qu’à leurs têtes et ont lâché les gaz. On est arrivé et on a trouvé que la préfecture était en train de s’enflammer. Je l’ai filmé ainsi que le poste de police qu’ils ont brûlé sur trois fois et le centre de recherches. Le premier soir, ils ont brûlé la poste. Ii y a eu d’énormes confrontations et les flics ont eu recours à des astuces pour arriver où ils voulaient vu que les gens ont fait des barrages. Ils n’ont pas pu accéder à la Cité Ezzouhour qui était sur une pente et ils sont restés en bas. A minuit et demi, ils ont attaqué d’un coup. Ils ont fermé les rues avec des voitures et ont lancé des gaz. Ils sont parvenus à la cité. Les jeunes ont reculé. Il y avait des balles réelles. Il y a eu un blessé à la main avec une balle à côté de moi que j’ai photographié et j’ai filmé en vidéo comment il est mort. Il y a eu un autre que j’ai essayé de relever en courant parce que les flics nous pourchassaient mais il a eu une balle dans le coude. On est entré dans une impasse croyant que c’est une rue et les flics nous ont presque eus sauf qu’on s’est caché dans des maisons. Avec le Bluetooth, je répondais à mes amis en temps réel et je leur racontais ce qui se passe. Ma mère m’a téléphoné et je me suis retrouvé avec ma famille. Je suis rentré pour changer les bandes et les batteries et je suis retourné à la Cité Ezzouhour où c’était très chaud. On est resté jusqu’à 15h30 quand les confrontations ont commencé à se calmer. Je suis allé au « Café du changement ». L’armée venait de s’installer et on voulait la filmer. On est arrivé jusqu’à la municipalité et là il y a eu une embuscade. Les flics nous ont attrapé, frappé, jeté des gaz et on nous a pris au poste de police. Ils nous mis à terre sur le ventre et ils nous marchaient dessus comme un tapis. Ils nous frappaient avec les crosses de leurs fusils. Ils nous ont massacrés. Vers 5h 30, on nous a emmenés menottés au siège de la police. Une autre brigade venait prendre la relève puisque c’était très tôt le matin, pour nous battre bien comme il faut. Ils nous ont torturés. Ils nous ont donné une roue à prendre très haut pour qu’ils nous frappent dans le ventre. Aucune notion des droits de l’homme. J’ai passé deux jours et demi là-bas mais j’étais en état de choc et les flics m’ont emmené à l’hôpital le 11 janvier où je suis resté deux jours et demi. Le médecin m’a dit de ne jamais signer pour sortir de l’hôpital parce que qu’ils m’emmèneraient là où j’étais. Les flics sont revenus me dire qu’ils allaient m’emmener chez moi et je les ai crus. Le médecin a tout compris et leur a dit que mon état était critique et que je devais rester ici pour me faire soigner.

Est ce qu’ils t’ont ciblé parce que tu photographiais ou est-ce que tout le monde a subi le même traitement ?

Ils m’ont attrapé parce qu’ils me connaissaient et ils savaient que j’allais prendre des photos. J’ai eu des soucis avec eux à cause de la photographie, avant même la révolution. J’ai fait une vidéo sur un maire parce qu’il a fait une route devant la maison de sa belle-famille.

Est-ce que tu as essayé de contacter les médias pour leur proposer tes sujets comme cette vidéo sur le maire avant la révolution ?

J’ai essayé mais « not found ». Je suis resté sans réponses. Les médias ne veulent pas travailler. Ils restent dans leurs bureaux jusqu’à l’heure de la fin et partent.

Entre vous à Kasserine, comment l’information circule ?

On a fait des groupes et des pages sur Facebook parce que c’est le réseau social et le moyen le plus rapide sur internet pour faire circuler l’information. J’ai fait une page Facebook qui s’appelle « Kasserine news ».

Quand l’as-tu créé ? Pourquoi ?

Je l’ai créé avant la révolution pour mettre les choses que je dois mettre. Il y a des choses qu’on aimerait voir dans les médias. C’est une sorte de média parallèle. C’est pour ça que dès que les flics m’ont vu, avant même de prendre mon appareil, ils ont su que je venais pour photographier et filmer.

Ont-ils pris tes bandes et tes cassettes ?

Bien sûr. Ils sont même allés chez moi pour fouiller. Voici la page. On utilise de notre propre argent pour aller filmer Thala ou ailleurs dès qu’il y a quelque chose qui se passe.

Depuis toujours, vous avez eu cette approche photo journalistique. Pendant la révolution, étais-tu plutôt acteur ou spectateur?

Dès que je vois qu’il y a des incidents qui se passent et qui sont tus dans les médias, je deviens plus actif. J’ai senti que j’avais un devoir à faire et il fallait que je le fasse. Ma conscience ne me permettait pas de voir des gens en train d’être tués et massacrés en ayant du matériel pour filmer et de ne pas filmer. A mon avis, tout le monde doit filmer et photographier et mettre sur Facebook.

Tu es connu à Kasserine. As-tu eu des échos de gens qui ont vu tes photos qui sont sortis dans la rue grâce à elles ?

J’ai eu des japonais et une chaîne canadienne qui sont venus jusqu’ici. Il y a aussi une boîte de production qui a acheté de la matière de chez moi (des bandes de la révolution) parce que sa propriétaire était de Kasserine et s’appelle Najoua Tlili. France 24 m’a volé.

Comment ?

Ils ont accédé à mon blog et m’ont volé mes photos. Ils enlèvent leurs logos et ils les passent à la télévision. Et après, ils sont enregistrés chez les particuliers qui les mettent sur Facebook. Ce sont des voleurs en bon et du forme.

Mes photos sont même passées sur Al Jazira et sur beaucoup d’autres chaînes de télévision même sur la chaîne nationale tunisienne, Hannibal et Nessma.

Ce qui vous a le plus dérangé, ce n’est pas qu’ils ne vous paient pas, c’est qu’ils enlèvent votre logo…

Ils me doivent au moins du respect car je suis sorti, j’ai filmé et j’ai mis ma vie en danger. Pourquoi ne les mettent-ils pas avec son logo ? En plus, ils les passent comme si leur correspondant local les a photographié pour eux. Je ne comprends pas comment ils ne font pas allusion à la source.

Est-ce que les médias tunisiens t’ont contacté pour te demander de mettre tes photos ?

Non, ils ne m’ont pas demandé ma permission malgré le fait que mon contact est publié. Il y a de gens qui m’ont demandé des photos et je leur ai donné.

Es-tu ciblé par les agents de police?

Oui. Ils savent pourquoi je suis sorti dans la rue. C’est clair que je suis venu photographier. De ce fait, ils m’ont attrapé et m’ont massacré.

Avant ta vidéo du maire, est ce que la police te dérangeait quand tu sortais ton appareil photo ?

Elle vient d’une façon indirecte et crée une histoire pour te dissuader de photographier. Un agent de police m’a appelé une fois pour me demander si j’imprimais sur les tee-shirts. J’ai dit oui. Il m’a demandé où j’étais. J’ai répondu que j’étais au café. Il est venu me voir et il m’appelait en même temps pour savoir si je mentais. La police est venue me chercher pour me demander pourquoi mon local était fermé. Je lui ai expliqué que je viens rapidement l’après-midi pour faire quelques tâches en gardant la porte fermée et après je m’en allais. Elle a voulu savoir pourquoi je m’enfermais dans mon local. Ensuite, elle m’a relâché et m’a donné le numéro d’un agent de la police en disant que j’en aurais besoin. Et ils refont la même chose le lendemain. Dans le poste de police, ils prennent mon téléphone, après ils me le rendent déchargé. Je ne comprends rien. Une autre fois, ils m’ont enlevé une carte mémoire. C’est du harcèlement.

Votre page « Kasserine News », vous en êtes le modérateur. Est-ce que tu laisses les autres publier sur cette page ?

Je l’ai enlevé parce que j’ai été dérangé. Maintenant, toutes les publications sont cachées jusqu’à ce que j’autorise qu’elles soient sur la page. On m’a mis des vidéos RCDistes (Rassemblement Constitutionnel démocratique, c’est le parti de ben Ali). J’ai 4 autres administrateurs. Celui qui m’envoie une publication importante, je mets son nom et je la publie.

Est-ce que vous pensez que c’est indispensable qu’il y ait une vérification de l’information avant de la mettre sur la page ?

Je ne mets que ce que je filme ou photographie, ou quelque chose que je connais, ou d’un journal. On ne met que des informations dont on est sûrs.

Est-ce que tu penses que les réseaux sociaux et l’information parallèle peuvent remplacer les médias classiques ?

Ils les ont déjà remplacés. Personne ne croit à la chaîne nationale. Celui qui a besoin d’une information, il vient la chercher sur Facebook.

Est-ce que tout le monde a un ordinateur chez lui ?

Mais bien sûr. Mais ceux qui bossent doivent avoir une caméra, un appareil photo. On achète toujours de grands objectifs pour pouvoir photographier de loin.

Et les gens qui n’ont pas Facebook ?

Les gens qui n’ont pas Facebook vont sur le compte de leurs fils ou autre ou créent un compte tous seuls. Tout le monde passe par Facebook.

Arbi Haddouk était photographe à la présidence de la republique sous l’ére Ben Ali. J’ai eu la chance d’avoir son témoignage sur le déroulement de la mascarade photographique à cette époque là.

Avant le 14 janvier, il y avait de la censure partout. Quand on entend parler d’un événement, on ne pouvait pas y aller y compris les agences de presse étrangères qui devaient prendre l’accord de l’ATCE. Il y a deux cas. Le premier cas concerne la TAP ou les journaux de l’état, on ne pouvait y aller que selon une prévision où tu dois trouver ton nom pour aller travailler (sur un sujet culturel ou autre) ou bien, comme un fonctionnaire d’état, tu restes au bureau. Tu ne vas pas faire ton reportage.

Donc votre planning est prêt à l’avance. Vous n’allez pas chercher les news ?

Pour les journalistes soi disant libres, ils ne peuvent se déplacer qu’avec l’accord de l’ATCE.

Et s’ils se déplacent sans l’accord de l’ATCE, qu’est ce qui se passe ?

S’ils se déplacent sans cet accord, ils vont trouver sur place des agents de police qui ne les laisseront rien faire. Ils ne les arrêtent pas, ne prennent pas leur matériel mais exigent un badge ou un laissez passer. L’accord doit être préalable. Ce n’est pas de la mauvaise foi de nos photographes ou de nos journalistes mais le régime impose ses lois, c’est tout.

Après la révolution, c’est grâce à Facebook et les photos pris par les téléphones portables qu’on a des photos. En plus, ils ne peuvent pas attraper ces gens qui ont filmé.

Et les journalistes étrangers ?

On avait 3 grandes agences : l’AP, l’AFP et Reuters qui sont installés ici. J’ai un ami à la TAP qui s’appelle Hassen Dridi, représentant de l’AP en Tunisie, l’information lui parvient de l’AP Paris pour qu’il aille faire son reportage. L’information ne lui vient pas de Tunis. L’AP Paris lui dit que tel jour, il y aura un événement à Djerba pour qu’il aille filmer. Toi, en tant que journaliste, tu n’as pas cette information qui est détenu par le ministère de l’intérieur, la présidence de la république et l’ATCE puisque les journalistes étrangers vont passé par elle pour avoir les autorisations et non pas les journalistes de Tunisie qui ne sont au courant de rien. Ces représentants comme Hassen Dridi et ceux de l’AFP et de Reuters vont à l’ATCE qui disent qu’ils ne sont pas au courant, ou bien ils leur font perdre leurs temps. S’ils arrivent à avoir leurs badges, tant mieux, ou ils y vont et ils restent loin pour filmer l’avion des invités du pays ou des pèlerins par exemple, ou le selon d’honneur. Ils filment des choses auxquelles la police n’a pas pensé. Mais le vrai sujet ne sera pas filmé tant qu’il n’a pas son badge.

Depuis quand l’ATCE s’occupe de ces autorisations ?

Depuis 1988/1989, après le 7 novembre. C’est elle sui décide qui va couvrir l’événement pour les journalistes étrangers. A chaque événement, par rapport aux journalistes tunisiens, c’est un nouveau badge, la carte de presse ne sert à rien.

Les syndicats de presse ont ils protesté ?

Ce ne sont que des figurants du régime. C’est maintenant que c’est devenu un syndicat.

Comment vous travailliez avec la TAP et vous photographiez du temps de Bourguiba ? Avez vous une entière liberté ? Et avec Abdelawaheb Abdallah, comment ça se passait ?

Avec Bourguiba, c’était plus difficile. Il faisait la traversée de la ville en voiture vu qu’il était vieux, toute photo doit être légendée et il fallait savoir où elle a été prise à Tozeur ou à Kairouan… la photo est plus difficile que la vidéo. Le travail du photographe est plus dur que celui du caméraman car le caméraman a le temps de filmer le président et ce qui l’entoure comme situation alors que dans la photo, il doit y avoir ces informations là. Quand je travaillais à la TAP du temps de Bourguiba, j’allais à mon directeur et je lui disais que je voulais aller à l’endroit où ira le président avant un jour pour faire mon repérage de A à Z. à l’arrivée du président le lendemain, la majorité du travail a été faite puisque tout mes cadrages étaient préparés. Par exemple, je veux que quand il salue la foule, je choisisse un angle où il y a un palmier dans l’arrière plan quand on est à Tozeur parce que les palmiers et les dattes sont le symbole de Tozeur.

C’est toi qui choisis la photo que tu donneras au président. Je désignais le cliché que nous donnerons aux journaux. Je n’ai jamais eu de problème. Le président n’a jamais intervenu dans notre travail.

Bourguiba aimait-il les photos ?

Il aimait les photos et donnait beaucoup d’importance aux journalistes et les photographes. Par exemple, pendant les élections, il mettait 4 minutes pour mettre l’enveloppe dans l’urne afin que tous les photographes aient le temps de photographier.

Après le 7 novembre 1987 de quelques jours, on nous a appelé pour venir travailler. On devait travailler depuis 6h du matin jusqu’à 21h. On a appelé le chef de la sureté de Bourguiba qui s’appelle Khafik Chelli. Il a dit qu’il n’en savait rien. Il est venu et il a ramené avec lui Abdehafiz El Hergam du ministère de l’intérieur et on a commencé à travailler. Après est venu Abdelwahab Abdallah et on exécutait ses ordres. Il contrôlait toutes les photos. Le laboratoire était pour faire cesser les demandes des uns et des autres pour avoir les photos du président. En plus, il n’y avait pas de confiance à cette époque là entre la TAP et la présidence. La présidence pensait que les agents de la TAP allaient vendre les photos parce qu’elle ne donnait pas à tout le monde les photos. Le laboratoire était installé pour arrêter cette défaillance et pour donner les photos eux mêmes à la TAP.

La présidence ne donnait à la TAP que les photos déjà contrôlées alors que ce système n’existait pas du temps de Bourguiba parce qu’il y avait une crédibilité des reporters. Les reporters sont restés les mêmes, pourquoi cette absence de crédibilité ?

On leur donnait des instructions et ce n’était même pas le président mais Abdelwahab Abdallah. Celui qui a une famille et des enfants ne pouvait pas se permettre de lui dire non. Si quelqu’un lui dit non, il le vire et en ramène un autre.

Est ce que vous avez l’impression que vous vous répétiez en travaillant avec Abdelwahab Abdallah  et quel était son intérêt à répéter toujours la même chose ?

J’avais l’impression de refaire presque les mêmes photos à chaque fois sous sa direction. Son but c’était que le visage du président soit grand, net et bien. Avant on filmait un événement, et au temps de Ben Ali, on filmait un homme.

Cette photo stéréotypée du président, est ce qu’elle l’a servi ou desservi ?

La photo vient en deuxième plan après l’information. C’est l’information qui prime.

Quand il recevait des invités étrangers au palais ou qu’il décorait des personnalités, quelles étaient les directives des photos ?

On prend les angles pour prendre les photos. Ensuite, c’est Abdelwahab Abdallah qui choisit. Il privilégie toujours la photo où le président est de face et l’invité presque de dos. En plus, le nez du président pris de face paraît moins grand qu’il ne l’est. Je ne choisissais pas forcément les mêmes photos que lui mais je ne pouvais pas lui dire non.

Est ce que vous signez vos photos ?

Non. J’ai pris une photo une fois et j’en étais content pendant une semaine. Bourguiba allait à Monastir en juillet et août. Les meilleures photos c’est les ¾ de profil à ce que je pense. Quand il arrivait à Monastir, les gens l’accueillaient sur la piste d’atterrissage. C’était début juillet. Il faisait chaud. C’était la sieste, il fallait fermer au maximum le diaphragme. Quand le président est sorti sur la passerelle, les gens se sont mis en dessous de la passerelle. Sur la photo, il y avait la main de Bourguiba sur la foule. Quelle photo !!! Une merveille !!! Le lendemain, elle était en grand sur tous les journaux. Mais toutes les photos étaient signées TAP.

Du temps de Ben Ali, on ne pouvait plus prendre ce genre de photo. Tout le monde le prenait d’un seul angle, celui de face. Tu n’as aucune liberté pour faire ta photo.

Est ce que la TAP reçoit des négatifs ?

La TAP reçoit les photos mais les négatifs restent toujours à la présidence.

Et avec le numérique ?

C’est la même chose. Ils leur passent les photos par internet et tu n’as pas le droit de la donner à X ou à Y. Celle là tu la donneras à « La Presse », l’autre à « Le Temps »…..

Est ce que les présidents avaient des appareils photo ?

Non. Bourguiba aimait beaucoup un photographe qui s’appelle Osmane et Ben Ali aimait bien un caméraman qui s’appelle Chinaoui.

En ce qui me concerne, je suis restée à la présidence jusqu’en 1997, ensuite je suis allé à la TAP. Avant de partir, je suis allé voir Abdelwahab Abdallah et je lui ai demandé pourquoi je dois m’en aller, il m’a répondu que même un ministre ne peut pas savoir pourquoi il quitte. Les gens de la sûreté me disaient que je leur manquais.

Abdelaziz Frikha, je suis directeur photo et cinéma et j’ai fait de la photo. Mon secteur s’étend à l’audiovisuel d’une manière générale dont l’image.

Avez-vous travaillé avec le président déchu?

Il me connaissait et je lui ai fait des photos personnelles avant qu’il ne soit président de la république et le ministre de l’information m’a recommandé auprès de lui. Le rapport était agréable. Après, il m’a demandé de lui faire des portraits quand il était ministre de l’intérieur. Ensuite, j’ai gardé de bons contacts professionnels avec lui ce qui m’a permis de lui faire des photos quand il est devenu premier ministre. C’était à l’attention de la presse parce qu’il n’était pas connu à ce moment-là. Il fallait faire toute une campagne pour faire connaître ce premier ministre, ensuite il est devenu président très rapidement.

Il me faisait confiance pour le travail et il se laissait faire. Il était exigent de son image. Il voulait des images qui correspondent à ce qu’il imaginait lui, des images de qualité où il était très bien. Il était imposant et présentait bien. Il inspire confiance et respect. J’ai travaillé dans ce sens vu que moi aussi je voulais valoriser le travail et lui donner l’image qu’il s’est fait de lui-même.

Avez-vous continué à faire des photos de lui quand il est devenu président ?

Oui. A chaque fois qu’il franchissait une étape, on recommençait le processus dès le départ. Je lui ai fait des photos deux mois avant qu’il devienne premier ministre et deux mois après. Il m’a appelé dès qu’il est devenu président de la république pour imaginer, penser et commencer à réfléchir pour faire les photos du président de la république.

Est-ce que vous pensez que son approche et son image ont changé quand il est devenu président de la république ?

Non, c’était tellement peu de temps après. Une chose est certaine, c’est que le choix des visuels qu’il adopte était toujours fait par lui-même. Il n’y a pas d’autres personnes qui choisissent à sa place ou pour lui même s’il y a des gens qui donnent leurs avis. Evidemment, je lui propose « tel visuel vous montre de tel aspect, il est avantageux, vous êtes imposant… » mais c’est lui qui décide en dernier lieu.

Est ce qu’il y avait des directives données par ses conseillers comme Abdelwahab Abdallah ?

Non. Au début, Abdallah n’existait pas. Il était à la presse. Il était loin. Le rapport était direct avec lui et c’était beaucoup plus sain, plus droit, plus intéressant parce qu’il n’y avait pas d’intermédiaire. Je lui soumets le travail et je lui donne un avis personnel. Il me dit qu’il va réfléchir, peut-être qu’il demandait conseil à ses proches pour voir l’impact des photos. Le lendemain, il me dit ce qu’il va choisir et c’est comme cela que ça marche. C’était au début avant qu’il y ait Abdallah et d’autres intervenants.

Jusqu’à quel moment avez-vous continué à le photographier ?

Je ne fais pas des photos de journalistes ou de presse. C’étaient des photos à la demande selon les circonstances. Le président a besoin d’un portrait particulier et c’étaient des portraits officiels. Il y avaient d’autres personnes qui faisaient les photos d’activité quotidienne et qui les faisaient bien. Pour moi, c’étaient des photos où on installait, on essayait. Puis le président vient et on fait une séance d’environ une heure.

Travailliez-vous en pellicule?

On travaillait en diapositives, en moyen format 6/7, je n’ai jamais travaillé en 24/36.

Pendant cette période, est ce que les services photo de la présidence prenaient les films pour les développer eux-mêmes ou est-ce que vous partiez avec ?

Personne ne se mêlait, personne ne savait combien de photos j’ai pris, ni quel genre de photo… Il y avait un rapport de confiance totale et j’avais les négatifs, j’avais tout. Après, le protocole gardait les négatifs. C’est beaucoup plus tard que les campagnes étaient faites ainsi que les affiches officielles. On m’a demandé de donner les négatifs et les diapositives qui ont servi à ce travail-là.

A quel moment avez-vous travaillé avec lui ?

J’ai travaillé pour lui pendant trois à quatre ans après qu’il soit élu président.

Pour quelle raison ce lien de confiance s’est rompu ?

Les choses ont évolué quand il y a eu Abdelwahab Abdallah qui s’occupait de l’information. Il a mis la main sur tout ce qui est communication, que ce soit la presse écrite ou l’image du président. Il a géré tout ça à sa manière. Il a même installé un laboratoire à la présidence non pas pour les diapositives parce que c’était trop compliqué, mais pour les tirages de l’activité quotidienne du président. Vous ouvrez n’importe quel journal, vous trouvez la même photo et c’était très gênant.

Avez-vous l’impression que par rapport à votre photo, c’est à dire après votre départ, la photo du président a évolué durant les quinze dernières années du pouvoir où vous ne photographiez pas ?

L’idée qu’il voulait créer était différente. Au début, il n’était pas connu. Il voulait créer un visuel qui le rapproche du peuple en tant que président qu’on aime et qu’on trouve sympathique, celui qui rassure… Après, il voulait se rapprocher plus de la masse avec des gestes… Souvent, ce n’était pas bien fait. C’était très artificiel et non pas de vrais moments de photo. C’était le staff à la présidence qui choisissait tout, qui dirigeait tout.

Vous pensez que l’image que vous avez donné du président Ben Ali était humaine et ce qui a été créé après était une image plastique… On sait que cette image a desservi Ben Ali.

C’est difficile de dire que ça a servi ou desservi. Dans tous les cas, il n’y avait que ces images-là. C’est un champ d’images très limité. Quand il opte pour une image, elle va être exploitée partout, par le parti, par toutes les instances, pour les agrandissements… Des fois on change le fond, on met un drapeau mais le visuel reste le même.

Vous êtes un homme de l’image. Lisez-vous la presse quotidienne tunisienne ?

Oui, je la lis.

Est ce qu’il y a eu un moment où vous ne regardiez plus la photo du président dans le journal ?

Je vous dis que c’était en béton. Moi ça me gênait beaucoup parce que vous trouvez la même photo dans tous les journaux. Evidemment, ça devient très banal. Il y avait un jeu de 4 photos qu’on sortait pour changer un peu selon les évènements mais c’étaient toujours les mêmes. Les photos étaient sélectionnées par Abdelwahab Abdallah, tirés dans leur laboratoire et distribuées aux organes de presse. Il n’y avait que ça à publier. Par exemple, il n’y avait pas de reporter indépendant qui faisait lui-même son travail et le président peut avoir chaque jour une nouvelle expression sur le vif.

Je trouve que cet homme qui aime beaucoup la photo et le visuel a été limité par Abdelwahab Abdallah dans ses choix, dans sa manière de voir les choses. Autrement dit, il n’a pas laissé les gens travailler d’une manière plus libre et plus ouverte et s’exprimer différemment. Tout était contrôlé, dans le choix. Il ne fallait pas que ça sorte de la manière de faire qu’ils ont adopté.

Ridha Abassi

Publié: 9 juin 2011 dans Photojournalistes citoyens

Ridha Abassi, instituteur, originaire du gouvernorat de Kasserine.

 

Comment avez vous vécu la révolution ? Avez vous pris des photos de la révolution ?

 

On a photographié des choses mais les plus grands reportages se sont fait après le 14 janvier. Les premiers jours, on a suivi les pages que les gars de Kasserine avaient envoyés, surtout le soir où je ne pouvais pas sortir parce que j’ai des enfants et c’était un peu loin pour moi. Le soir, c’était un peu codé. Je savais où se cachaient mes amis, où les flics siégeaient. Les pages avaient une connotation révolutionnaire au début. Il y avait une page où les admin vérifiaient au prix de leurs vies si il y avait vraiment des tirs de balles et nous le communiquait tout ce qui se passait par des phrases et des symboles (la police est à tel endroit, il y a eu un mort, les gars sont à tel endroit…).

 

Avant que ça n’atteigne Kasserine, vous avez vu les photos de Sidi Bouzid sur Facebook ?

 

Oui. C’était le déclic mais pas la raison qui nous a poussé à sortir dans la rue. La première révolte s’est passée à Feriana mais les gens n’en ont pas parlé. Après, elle a atteint Tala et après à Kasserine au moment de l’enterrement d’un citoyen qui s’est immolé et on ne l’a jamais cité. Depuis la mort de cette personne, on a senti que la révolution était arrivée.

 

Quelle est l’information fiable que vous aviez, Al Jazira ou Facebook ou autre ?

 

Facebook et téléphones. Comme les gars au café étaient de différentes cités, ça nous permettait de vérifier l’information entre nous. Ensuite, il y a eu France 24 avant Al Jazira parce que cette dernière n’avait pas de correspondant ici, c’était avec le téléphone avec l’un de nos amis qui leur donnait l’information ici. Par contre, France 24 et Al Arabia étaient là avant que le président parte, quand il a laissé es médias travailler soi disant. France 2 a présenté une très grande émission « Envoyé Spécial ».

 

Les médias en lesquels vous avez confiance sont étrangers. Avez confiance en les médias tunisiens (journaux, télévision, radio) ?

 

Non du tout. Ils n’ont jamais été honnêtes. Ils se cherchent encore aujourd’hui. Ils disent ce que le peuple veut entendre. Pourquoi ils ne parleraient pas de la justice ? parce que c’est un domaine très corrompu.

 

Vers le 10 janvier, il m’est arrivé une anecdote : un journaliste du journal « Essabah » est venu me demander des news de Kasserine et je lui ai raconté ce qui se passe. Il y a un gars à côté de moi qui m’a dit que le journal appartenait à Sakhr El Materi, le gendre du président. Je lui ai dit de ne pas mettre cet article. Il m’a dit que les choses ont changé. Effectivement, l’article a paru avant le 14 janvier.

 

Même après cette initiative, la confiance n’est pas restaurée ?

 

Si Ben Ali était resté, ce journaliste n’aurait jamais continué à venir ou à écrire ce qu’il a écrit. Jamais. Avant, il y avait un manque de confiance et maintenant il y a un manque de professionnalisme. Le journal télévisé diffuse ce qu’on voit sur Facebook.

 

Le journalisme citoyen qui remplace le journaliste est d’actualité même après la révolution ?

 

Le journalisme citoyen a continué mais c’est dommage que la plupart des pages tendent à servir un but précis. Pendant la révolution, chaque jour on leur fermait leurs pages et on sortait un nouveau lien et on devient 10 000 en 3 heures. Maintenant, je l’ai rayé parce que je sens qu’il sert une orientation particulière et il essaie de te convaincre parce que c’est le premier qui t’a donné l’information. J’ai enlevé Facebook.

 

As tu senti que Facebook a crée une union nationale ?

 

A l’époque, il a crée l’union mais maintenant, il est entrain de faire le contraire.

 

Qu’est ce qui vous a le plus influencé, la photo ou la vidéo ?

 

Les vidéos. On voyait la guerre dans les vidéos, de la fumée, un crâne éclaté…

 

Est ce que les photos ont moins de crédibilité ou est ce qu’elles expriment moins l’état de la révolution ?

 

Le problème c’est que les photos ne sont pas pris par des professionnels. On prend des photos mais elles ne sont pas fameuses.

 

L’impact de la photo professionnelle est plus fort que l’impact de la photo témoignage ?

 

C’est normal. Ça arrive qu’on prenne une belle photo, mais le chasseur de photos reste indéniablement celui qui sait de quel angle doit être prise la photo, comment elle est expressive…

 

Quelle image de la révolution qui vous a le plus marqué ?

 

Les vidéos à l’hôpital nous ont beaucoup marqué. Quand tu vois un anesthésiste faire un massage cardiaque et pleurer, tu ne peux pas l’oublier.

 

As tu un appareil photo ou un téléphone portable avec lequel tu prends des photos ?

 

Un appareil photo mais je n’ai jamais fait des photos à la maison. Maintenant, je suis comme les européens, mon appareil photo ne me quitte plus.

 

L’info et l’intox. A Kasserine, tous les jours il y a une nouvelle histoire. Des fois tu résouds un problème en présentant ta vidéo. Par exemple, il y a une rumeur qui dit que il y a des voitures sui distribuent de l’argent et qu’il y a des armes, je vais filmer et je mets ça sur facebook. Je montre comment il a été arrêté…

 

Tes amis sur facebook croient en l’authenticité de l’information que tu leur donnes ?

 

C’est sûr mais si on arrive à douter même quand une information est juste. Quand c’est toi même qui filme, il n’y a plus de problème.

 

As tu invité des gens qui n’avaient pas d’ordinateur à se joindre à toi pour regarder les photos et les vidéos ?

 

Non, mais ma sœur et ma mère viennent regarder ce qui se passe. Ma femme a ouvert un compte Facebook pour leur montrer les photos et vidéos quand je ne suis pas à la maison. Elles veulent maintenant des pc parce que ce n’est que le début.

 

Moncef Ben Zakour, 70 ans, bachelier. J’ai commencé la photographie à l’âge de 24 ans. J’ai fait un stage avec un français qui est venu en Tunisie pour faire une formation pour les photographes de l’information. J’ai été choisi pour l’accompagner dans tout ce qu’il faisait. C’est moi qui étais l’interprète vu que le niveau de langue des photographes était assez faible.

Avez-vous bénéficié d’une formation à cette époque-là ? Faisiez-vous partie d’une structure ou vous a-t-on formé à devenir photographe ?

Je suis allé suite à une annonce pour les bacheliers à l’Ecole de Vaugirard à Paris où il y avait une formation. Je suis allé voir de quoi il s’agit après avoir fait le stage en Tunisie mais je n’ai pas suivi tout le stage pas. J’étais stagiaire à l’AFP.

Le photographe était extraordinaire. Il a fait la Guerre du Vietnam. Il s’appelait Jean-Pierre Chambon. Il a fait Youpi et AFP qui sont des agences de presse très connus et il a trouvé que je pouvais faire un bon photographe. C’est comme ça que c’est parti. Au lieu de partir en France, j’ai passé un an avec lui. Par la suite, il y a eu le voyage en Europe du président Bourguiba. J’ai dit que je n’y allais pas vu que c’était prévu que je parte faire ce stage en France. On m’a dit que j’allais être titularisé au retour de ce voyage. Il allait faire six pays : la Belgique, la Hollande, Luxembourg… j’ai fait ce voyage et en revenant d’Allemagne, je lui ai établi six albums photos sur tout le périple qu’il avait fait.

Vous avez connu le président Bourguiba. Quel rapport avait-il avec l’image et la photo ?

Il adorait et l’une de ses réussites, c’était la photo. Il était très photogénique, même vieillissant. Il sent la photo et tu le sens. Le photographe sent la confiance de celui qu’il photographie et en fait de très belles photos. Depuis, j’ai été avec lui pendant 30 ans et Wassila, sa femme, m’a adopté. J’ai fait tous les voyages du président et de la présidente.

Comment se passait votre travail à l’AFP ? Est-ce qu’il y avait une censure ? Est ce qu’il y avait quelqu’un qui regardait vos photos à la TAP ?

Oui, j’ai été amené à faire ce travail vu que le président me donnait entière confiance. C’était moi qui choisissais les photos. Je choisissais beaucoup plus l’attitude, le regard… Quand il y avait des photos à ne pas prendre, on ne les prenait pas. Même moi qui suis proche de ces gens, je n’insistais pas.

Est-ce que vous faisiez votre propre sélection ou bien un organe de l’état vous imposait les photos à publier ?

L’organe de l’état c’était plus ou moins moi. J’avais la confiance aveugle du président. Même le ministre n’avait pas le courage de choisir avec moi.

Avez-vous continué quand Ben Ali a été au pouvoir ?

C’est là le hic de la chose. Quand Ben Ali a été au pouvoir, les photographes qui étaient à Carthage, c’est moi qui les ai initié et amené au palais présidentiel. Il y a eu le coup d’état et ils avaient peur. Ils sont venus me voir au café Claridge et je leur ai dit : « vous avez travaillé pour quelqu’un. Le président a changé, qu’est-ce que ça change pour vous ? ». Je les ai calmés et ils ont continué à travailler. Un mois après, il y a eu des échos chez le président et on m’a fait parvenir indirectement des dires du pourquoi je n’aimais plus être au palais de Carthage. J’ai répondu très poliment qu’après ce que j’ai eu à Carthage (je n’avais même pas une carte de presse pour accéder au palais), je ne pouvais pas travailler dans les conditions actuelles. Je ne pourrais plus fournir des photos de qualité, je serais étouffé. J’ai dit que s’ils le veulent, je peux travailler dans un organisme. S’ils veulent que je revienne, je n’aurais plus le même rendement.

Pensez-vous qu’il y a eu un contrôle absurde de l’image ?

Pas seulement un contrôle absurde de l’image mais aussi de la personne. J’ai vu comment les gens travaillaient là-bas. J’ai compris puisque c’était eux qui m’amenaient les films et moi qui choisissais encore. Je leur disais de prendre telle photo de telle manière… Ben Ali n’était pas aussi photogénique que Bourguiba. Il fallait prendre des angles qui atténuaient les défauts.

Vint le moment où on allait installer un laboratoire couleurs à l’agence TAP. C’est moi qui l’ai proposé. Personne n’a voulu croire en ça. Abdelwahab Abdallah était à Carthage et m’a dit de choisir le même équipement pour Carthage et les gens qui vont travailler dessus. Je n’étais pas d’accord avec lui. Il y a eu un accrochage avec lui du temps de Bourguiba sur le choix des photos. Je lui ai choisi l’équipe qui devait travailler sans y aller. Tous les travaux du président ont été transférés à Carthage. On faisait le choix des photos sur place et on attendait le jeu de photos jusqu’à 19h pour pouvoir les distribuer aux journaux. C’est plus que la censure.

A l’époque où le laboratoire était encore à la TAP, est ce qu’i y avait un rétrocontrôle (dans le sens où après votre choix, Abdelwahab Abdallah ou président lui-même choisissait quelles photos publier)?

J’ai entendu dire qu’Abdelwahab Abdallah visionnait avec le président à partir de la deuxième année. On envoyait le jeu, il choisissait.

Quelles étaient les activités que couvraient la TAP ?

Toutes les activités politiques des ministres. Tu ne peux pas être libre de choisir un sujet à faire.

Si les sujets tournaient essentiellement autour du président et de la vie politique, quel est l’effet de ce creux qui a été créé par l’installation du laboratoire à la présidence ?

Ils voulaient faire des choses en extra et ils avaient peur pour l’image de marque de Ben Ali. Comme je t’ai dit, il n’avait pas un visage très proportionnel… tout ça, c’est pour soigner son image aux yeux de la population.

Est-ce que vous pensez que son image à partir de 1987 a évolué dans les médias ou a-t-elle stagné ? Est-ce que l’image du président n’a pas évolué avec une communication ? Est-elle restée la même pendant les 23 ans de règne ?

L’image physique non, parce que je le connaissais avant. Quand il y a eu l’histoire de Gafsa, il était directeur de la sureté. J’ai été désigné par la TAP pour lui amener les photos et d’être en contact avec lui durant toute cette période. Pour moi, il ne peut pas changer. Pour les autres, je ne sais pas.

Vous avez une culture de l’image. Vous avez vu le portait du président quotidiennement pendant 23 ans dans les journaux. Avez-vous l’impression qu’elle a évolué ?

Son image a énormément évolué et non pas lui.

Vous croyez que c’est une image surfaite ?

Oui, c’est une image maquillée.

C’est une image plastique, presque mécanique…

Je dirais même plus que ça (rires).

A quelle époque vous avez quitté la TAP ?

Il y a 20 ans parce qu’on m’a écarté. J’ai même été malade. Abdelwahab Abdallah m’a harcelé et j’avais peur pour mes enfants. C’est pour ça que j’ai tenu le coup. J’étais malade pendant deux mois en suivant un traitement chez un psychiatre.

Pourquoi vous harcelait-il ? Qu’est-ce que vous avez fait qu’il n’a pas apprécié ?

Je ne suivais ses consignes à la lettre, je discutais ses choix, j’essayais de discuter avec lui.

Ce contrôle absolu de l’image du président par Abdelwahab Abdallah, pensez-vous qu’elle a servi le président ?

Non. Elle a servi Abdelwahab Abdallah et a desservi le président parce qu’il avait un niveau moyen. Quand il voyait une photo arrangée, sophistiquée que Abdallah présentait, il commençait à lui faire confiance et ceci s’est fait par le biais de l’image. Par exemple, je n’ai pas laissé cette photo passer parce que l’attitude ne convenait pas. Même sur les photos, il faisait des découpages.

Vous avez connu ça quand le président recevait quelqu’un ou qu’il décorait quelqu’un. On voyait le président mais on ne voyait la personne décorée que de dos…

C’est une trouvaille de cet idiot. Au départ, le président n’avait pas une bonne formation pour comprendre les choses. Je disais que les spectateurs en ont marre de voir les gens de dos. Ils veulent voir l’autre partie. Abdelwahab Abdallah ne laissait personne s’approcher ou discuter avec le président de ces problèmes. C’était lui le premier et le dernier à choisir et à faire ce qu’il veut et de la photo et des photographes et des cameramen.

Est-ce que les activités de la TAP ont baissé à l’installation du laboratoire photo ?

La majeure partie de la banque de photos de la TAP était les photos du président. Ils nous ont fait des imprimés. Il fallait prendre le nom, l’adresse et la fonction de celui qui demande la photo avec le président, l’envoyer à la présidence et attendre une semaine afin que Abdelwahab Abdallah veuille bien la donner. Il veut connaître davantage la personne et s’il voit en elle le moindre doute, elle n’aura jamais la photo.

Où sont les négatifs du président Ben Ali ?

Tous à la présidence.

Même ceux qui ont été faits avant l’installation du laboratoire ?

Même ceux qui ont été fait avant l’installation du laboratoire. Ça a été un calvaire pour le cinquième anniversaire parce qu’il nous a envoyé les négatifs avec une décharge et il y avait un commissaire de police qui s’occupait du service photo et qui venait faire ces négatifs.

A votre avis, pourquoi la TAP a été désavouée de cette manière alors qu’elle a toujours été fidèle au pouvoir et qu’il y avait des relations très saines en fin de compte ?

Comme partout dans toute la Tunisie, il y a ceux qui ont quitté la TAP ou qui ont été emprisonné.

Quel était le rapport de la TAP à l’ATCE ?

Il y a des gens qui ont profité et sont sorti de la TAP pour l’ATCE. Mais jamais de rapport.

Est-ce que l’ATCE prenait les photos du président à la TAP ?

Au début, elle les prenait à la TAP. Après, elle les prenait directement à la présidence.

La présidence fournissait la TAP qui vendait les photos et faisait un traitement de faveur à l’ATCE…

Mais bien sûr. Les photos avaient une procédure technique pour aller de la présidence à l’ATCE.