Archives de la catégorie ‘Photojournalistes citoyens’

J’ai 50 ans et je suis père de 2 filles. Je me considère comme un homme de la photo et non pas un photographe. Je fais du commissariat d’exposition, de la critique, j’enseigne la photo, j’anime des ateliers surtout pour les enfants. Je ne suis pas le photographe qui est toujours avec son sac et qui parcourt le monde à la recherche d’un « scoop », ni le photographe qui a un studio, bardé de diplômes et qui est pointilleux sur la technique. Pour parodier un roman, je connais presque tout sur presque rien de la photo.

Vous êtes un touche-à-tout de la photo ?

Exactement. C’est un mot qui peut paraître dévalorisant alors que non. Quand on écrit un texte critique sur une exposition, on peut être docteur en littérature mais ne pas connaître la différence entre un 250ème de seconde et un 1000 ème de seconde. Ça change tout. Il vaut mieux savoir écrire en français, connaître la technique photographique, les artistes, les gens, l’histoire de la photo…l’ensemble de ces petites choses qui concernent la photo est très utile quand on fait de la photo ou quand on enseigne et on fait des textes critiques. Nous sommes peut-être dans un mouvement régressif. Avant, c’était la course vers la spécialité : celui qui fait de la macro ne fait que de la macro, celui qui fait les mannequins ne fait pas les flacons de parfums… Aujourd’hui, je crois qu’on est en train de faire machine arrière. Il faut que le photographe ait une connaissance générale sur toute la photo, quitte à avoir un pavillon particulier spécialisé dans ses connaissances.

Depuis combien de temps faites-vous de la photo ??

Je fais de la photo depuis l’âge de 20 ans. Il y a 3 ans, j’ai écrit un texte « Qu’est-ce que avez-vous fait de vos 20 ans ? » parce que la passion que vous avez à 20 ans, elle demeure là après 30 ans (j’ai 50 ans aujourd’hui). Ça c’est une bonne réponse à « Est ce que j’aime la photo ? Est-ce une passion ? Il y a énormément de personnes qui commencent une passion à l’âge de 18 ans mais qui ne continuent pas. C’est pour cela que la question « Quand avez-vous commencé la photo ? » n’est pas aussi utile que « Pourquoi vous faites encore de la photo? »

Vous n’avez pas perdu votre côté amateur, en étant quand même un professionnel de la photo…

J’estime qu’un amateur de cuisine ou de musique est quelqu’un dont personne ne lui a dit de faire ça. Il n’y a pas de commande, pas d’employeur. Parfois, j’ai des ennuis, je suis malheureux ou heureux, je prends mon appareil photo, c’est une catharsis, c’est une manière de montrer que je suis joyeux ou de diluer ma colère. Quand on est professionnel, il faut faire son métier indépendamment de ses sauts d’humeur, de son caractère, de ce qui se passe tandis que l’amateur non. Je ne peux pas répondre comment je fais de la photo, c’est une partie de moi.

Une partie de vos émotions passe dans vos photos. Comment avez-vous vécu la photo de la révolution tunisienne ?

Il y a toujours des raisons profondes et des raisons apparentes. J’ai fait 20 ans de photographie argentique : prise de vue, développement, tirage. J’ai travaillé pendant 20 ans au service photo du ministère de la culture avec Monsieur Ridha Dziri qui vient de décéder. Pendant les weekends, j’animai un club photo. Donc, ma vie était faite de photo. Il fallait la photo-passion pour me reposer de la photo –travail. Puis, je suis devenu graphiste et je n’ai plus fait de photos. Au passage de l’argentique au numérique, je n’étais pas fonctionnel, je n’étais pas photographe. Quand j’ai acheté un appareil numérique modeste, j’ai repris goût à la photo après une période (qui a duré 8 ans) où je n’ai pas fait de photos du tout. Mais entre-temps, j’étais vice-président des « Rencontres Internationales de Ghar el Melh » et j’animai des workshops. On faisait de la lecture de Portfolio et je faisais une photo pour Ghar el Melh que j’exposai. Quand j’ai acheté l’appareil photo, depuis août 2009 à décembre 2010 j’ai photographié Tunis, Djerba, Kélibia, Sousse, Kairouan, Bizerte, parfois en solitaire, d’autres fois avec les membres du club photo de Tunis. Je n’ai pas arrêté de photographier sauf la première semaine du mois de janvier parce que c’est devenu extrêmement difficile de tirer son appareil photo de son sac. Je n’ai repris mon appareil photo que le 12 janvier parcimonieusement, en cachette pour photographier les gens en train de faire les queues devant les boulangeries mais je n’ai pas pu photographier les manifestations à Tunis parce que je ne suis pas photographe professionnel. En plus, je n’ai ni l’expérience, ni le courage et l’audace de prendre un appareil photo en ayant un policier en face au risque d’être matraqué ou gazé. Le 14 janvier, j’avais eu une chance inouïe puisque j’ai pu monter en haut d’un immeuble pour photographier les gens en bas ce qui a fait un malheur sur Facebook parce que tout le monde s’est senti en péril, en danger. Sur une photo, il y avait une petite fille qui était en face d’un soldat qui la rassurait parce que l’armée a toujours été républicaine et n’a jamais tiré sur les gens. Il n’y avait plus confiance en les policiers et la constitution. Le président est parti, la seule référence possible était l’armée. Cette photo a été partagée par des centaines de milliers de personnes et beaucoup d’entre eux l’ont mis comme photo de profil parce qu’ils s’identifiaient à cette jeune fille.

Vous n’êtes pas né avec la génération Facebook. Quelle est votre approche de Facebook, de ce partage, de cette envie de communiquer ? Pour quelles raisons avez-vous publié ?

Depuis 2009, je publie des albums presque une fois par semaine. J’ai écrit sur mon blog un texte à propos de Facebook. « Pourquoi ce réseau est-il si important en Tunisie ? ». C’est parce qu’i y a avait des concepts qui existaient avant mais qui n’existent plus et Facebook a pris le dessus. Le premier exemple c’est « Ouled el Houma », les enfants du quartier qui ont leur emplacement particulier. Ils s’assoient, fument, se racontent les ragouts du quartier….c’est ce qui existe sur Facebook maintenant. Plus jeunes, on avait un cahier de souvenirs qu’on se passait à la fin de l’année scolaire. Les garçons collaient des voitures et des équipes de football et les filles collaient des fleurs, des chanteuses et on s’écrivait des petits mots. Le cahier passait par tous les copains et chacun écrivait un mot pour qu’on se rappelle de lui pendant l’été. Facebook, c’est les ragouts du quartier, c’est « je te montre mes photos avec ma nouvelle coiffure, mon voyage à Paris… ». Il y a un manque de communication. En plus, les tunisiens ont totalement déserté les moyens de communication avant le 14 janvier. Ils ne regardaient plus la télévision, ne lisaient plus les journaux sauf pour voir les résultats sportifs. C’était ce qui manquait à la télé et dans les journaux.

D’après vous, les gens ne se reconnaissaient plus dans les moyens d’information actuels…

A l’époque oui, aujourd’hui c’est encore instable. On ne sait pas ce que pensent les tunisiens des chaines de télévision, des journaux, parce que la liberté ce n’est pas l’anarchie et la démocratie a ses lois. Mais l’instabilité est un passage obligé après une révolution.

Vous vous définissez comme un grand amateur. Pendant la révolution, quand vous avez fait des photos, vous sentiez vous plus acteur ou spectateur?

C’est une magnifique question. Je suis spectateur pendant les photos. Je n’essaie jamais de changer le cours des choses, de demander aux gens de tenir droit le drapeau national ou de me regarder en face. Donc, je suis spectateur. Par contre, quand je publie ces photos sur Facebook et les gens ont connaissance de ce qui se passe, je suis acteur puisque je peux changer le cours des choses. Quand je fais un album des casseurs qui ont tout saccagé et le titre c’est « La guerre du feu », c’est à dire que je suis complètement contre cela. La légende, le texte, le moment de publication peuvent changer le cours des choses. Quand je sens que les gens sont déçus, je republie l’album de la révolution tunisienne et dans ce cas ils écrivent « souvenirs mémorables, photos historiques ». C’est une manière de pousser les gens à continuer le combat. Au moment de la prise de vue, je suis spectateur mais, au moment de la publication, c’est comme si j’avais une pancarte et que j’étais dans la rue.

On a parlé du sens formel, du moment où vous êtes photographe, quand vous êtes sur Facebook. Maintenant, si on parlait du côté émotionnel. Quand vous êtes dans le moment, est ce que vous sentez vous spectateur ou acteur ?

Emotionnellement, je ne suis ni l’un ni l’autre. J’ai envie de crier « Vive la Tunisie » mais je ne l’ai jamais fait. J’ai envie de mettre mon appareil photo dans le sac et de consoler un réfugié qui pleure parce qu’il a tout laissé en Libye. Imaginez un médecin qui pleure alors qu’il fait une opération à cœur ouvert. On ne doit pas être émotif. On doit mettre toute son émotion dans ce qu’on est en train de faire et il ne faut pas la dégager. C’est pour ça que je n’ai pas pu continuer indéfiniment ce que j’étais en train de faire parce qu’à force de contenir son émotion, on ne peut plus rien faire. Quand les photographes professionnels sont pendant dix jours à Ras Jedir, on les rappelle à Paris pour qu’ils se reposent avant de les renvoyer en Libye. C’est insoutenable. On ne peut pas photographier les gens dans la misère comme si on photographiait un paysage ou une porte à Sidi Bousaid.

Avez-vous toujours signé vos photos quand vous les avez publiées sur Facebook? 

Je ne les signe pas sur la photo mais en bas. Il y a une légende ou il y a un titre de la photo, un lieu, une date et mon nom.

Et si quelqu’un partage cette photo ?

Il va la partager avec sa légende. Si on l’utilise électroniquement, ce n’est pas grave, mais si c’est publié dans un livre, dans ce cas, il faut appliquer les droits d’auteur.

Cette approche citoyenne de la photo non signée, de la photo sans nom que tout le monde partage, trouvez-vous que c’est une bonne idée ? Est-ce que c’est représentatif de la catégorie qui a photographié la révolution ou pas ?

Je trouve que ce n’est pas une raison consciente. Ça a été fait au départ parce que les gens risquaient des problèmes si ils mettaient leurs noms. Les photos qui n’ont pas de nom perdent leurs traçabilités. Le fait de mettre son nom, ce n’est pas une question de vanité personnelle, c’est assumer pleinement le contenu de la photo. Dans les deux sens, le fait de ne pas mettre leurs noms est une peur de la police politique qui a cherché au départ les diffuseurs des premières photos de Kasserine où il y avait des morts tués par balles. Alors celui qui a filmé ça avec son téléphone ou avec un compact va avoir des problèmes.

Parlez-nous de la censure et de l’autocensure que vous avez peut-être vécue sous l’ère Ben Ali ?

J’ai été arrêté devant le ministère de l’intérieur bien avant le 14 janvier et à côté du palais de Carthage aussi. On m’a posé quelques questions puis on m’a lâché. Avec le club photo, on m’a arrêté parce que je photographiais des gens qui étaient sur un tapis à côté de « Jemâa Ezzitouna » l’année dernière. Il y a une paranoïa générale à cause des appareils photos.

Je ne me suis jamais autocensuré mais on évite d’avoir des problèmes.

Vous avez initié le club photos Tunis. Comment avez-vous senti la réaction des membres à la révolution par rapport à leur appareil photo, par rapport à leur approche de la photo ?

Il fallait leur demander de descendre, faire leur mission de citoyen  et de photographier. On a trouvé que c’était une situation très dangereuse parce qu’ils risquaient d’avoir des problèmes. C’est le staff du club qui en est responsable. Amine et moi sommes sortis dans la rue. Nous avons été gazés. J’ai été matraqué et j’ai failli être tué par une grenade de gaz lacrymogène. On n’a pas voulu donner des consignes pour qu’ils descendent dans la rue. Certains l’ont fait en assumant complètement. C’est pour ça qu’il y a eu cette exposition où il y a eu vingt membres du club et heureusement, ils n’ont pas eu de soucis.

Pourquoi ce titre de l’exposition?

Comme tous les titres, il faut que ce soit bizarre ou que ça sonne extra, sinon ça passe inaperçu. Moi je me trouvai plus témoin que photographe en jouant sur les signes de ponctuation, d’arithmétique. Quand on a un appareil photo dans ce genre de situation, on est plus témoin que photographe. Le photographe doit avoir d’autres prérogatives, des contraintes d’agences, de bouclage de magazines. Par contre, le témoin s’en fout indépendamment des canaux de diffusion. Donc, ils sont beaucoup plus témoins que photographes. La quasi-totalité des photographes ont lâché le morceau avec le déclenchement de la révolution égyptienne. Même les photographes professionnels tunisiens ne sont plus descendus dans la rue. Ils ont suivi le premier ministre, Hilary Clinton et les grandes personnalités politiques qui sont venus. La rue a été abandonnée aux photographes amateurs beaucoup plus témoins de l’histoire dans ce cas de figure que les photographes.

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