Naim Gharsalli

Publié: 9 juin 2011 dans Photojournalistes citoyens

Naim Gharsalli, 22 ans. J’ai étudié l’audiovisuel et je travaille dans le domaine de l’infographie. Je suis aussi blogueur. Je m’intéresse beaucoup à l’actualité et tout ce dont la presse ne s’est pas occupée du temps de Ben Ali. Depuis que la révolution a commencé à Sidi Bouzid, je me suis plongé dedans et on a fait beaucoup de pages internet, des blogs où on mettait les vidéos que nous n’avons pas filmées mais que nous nous débrouillons a avoir . Le gouvernorat de Kasserine a commencé à « bouger » depuis le 8 janvier et ça a continué jusqu’après le 14janvier. On s’est procuré un matériel de petit format (des handycam), des téléphones portables, des appareils photo et on est sorti dans la rue pour filmer. Le 8 janvier, on s’est regroupé entre amis. Les confrontations ont commencé à Cité Ennour où une municipalité et une résidence de parti ont été brûlées et la confrontation a commencé entre les flics et les citoyens qui les ont vaincu et attendaient le renfort des tireurs d’élite qui étaient à Tala. Vers 23h, on était un groupe et l’un de nous a dit qu’à la Cité Ezzouhour, les flics ne faisaient qu’à leurs têtes et ont lâché les gaz. On est arrivé et on a trouvé que la préfecture était en train de s’enflammer. Je l’ai filmé ainsi que le poste de police qu’ils ont brûlé sur trois fois et le centre de recherches. Le premier soir, ils ont brûlé la poste. Ii y a eu d’énormes confrontations et les flics ont eu recours à des astuces pour arriver où ils voulaient vu que les gens ont fait des barrages. Ils n’ont pas pu accéder à la Cité Ezzouhour qui était sur une pente et ils sont restés en bas. A minuit et demi, ils ont attaqué d’un coup. Ils ont fermé les rues avec des voitures et ont lancé des gaz. Ils sont parvenus à la cité. Les jeunes ont reculé. Il y avait des balles réelles. Il y a eu un blessé à la main avec une balle à côté de moi que j’ai photographié et j’ai filmé en vidéo comment il est mort. Il y a eu un autre que j’ai essayé de relever en courant parce que les flics nous pourchassaient mais il a eu une balle dans le coude. On est entré dans une impasse croyant que c’est une rue et les flics nous ont presque eus sauf qu’on s’est caché dans des maisons. Avec le Bluetooth, je répondais à mes amis en temps réel et je leur racontais ce qui se passe. Ma mère m’a téléphoné et je me suis retrouvé avec ma famille. Je suis rentré pour changer les bandes et les batteries et je suis retourné à la Cité Ezzouhour où c’était très chaud. On est resté jusqu’à 15h30 quand les confrontations ont commencé à se calmer. Je suis allé au « Café du changement ». L’armée venait de s’installer et on voulait la filmer. On est arrivé jusqu’à la municipalité et là il y a eu une embuscade. Les flics nous ont attrapé, frappé, jeté des gaz et on nous a pris au poste de police. Ils nous mis à terre sur le ventre et ils nous marchaient dessus comme un tapis. Ils nous frappaient avec les crosses de leurs fusils. Ils nous ont massacrés. Vers 5h 30, on nous a emmenés menottés au siège de la police. Une autre brigade venait prendre la relève puisque c’était très tôt le matin, pour nous battre bien comme il faut. Ils nous ont torturés. Ils nous ont donné une roue à prendre très haut pour qu’ils nous frappent dans le ventre. Aucune notion des droits de l’homme. J’ai passé deux jours et demi là-bas mais j’étais en état de choc et les flics m’ont emmené à l’hôpital le 11 janvier où je suis resté deux jours et demi. Le médecin m’a dit de ne jamais signer pour sortir de l’hôpital parce que qu’ils m’emmèneraient là où j’étais. Les flics sont revenus me dire qu’ils allaient m’emmener chez moi et je les ai crus. Le médecin a tout compris et leur a dit que mon état était critique et que je devais rester ici pour me faire soigner.

Est ce qu’ils t’ont ciblé parce que tu photographiais ou est-ce que tout le monde a subi le même traitement ?

Ils m’ont attrapé parce qu’ils me connaissaient et ils savaient que j’allais prendre des photos. J’ai eu des soucis avec eux à cause de la photographie, avant même la révolution. J’ai fait une vidéo sur un maire parce qu’il a fait une route devant la maison de sa belle-famille.

Est-ce que tu as essayé de contacter les médias pour leur proposer tes sujets comme cette vidéo sur le maire avant la révolution ?

J’ai essayé mais « not found ». Je suis resté sans réponses. Les médias ne veulent pas travailler. Ils restent dans leurs bureaux jusqu’à l’heure de la fin et partent.

Entre vous à Kasserine, comment l’information circule ?

On a fait des groupes et des pages sur Facebook parce que c’est le réseau social et le moyen le plus rapide sur internet pour faire circuler l’information. J’ai fait une page Facebook qui s’appelle « Kasserine news ».

Quand l’as-tu créé ? Pourquoi ?

Je l’ai créé avant la révolution pour mettre les choses que je dois mettre. Il y a des choses qu’on aimerait voir dans les médias. C’est une sorte de média parallèle. C’est pour ça que dès que les flics m’ont vu, avant même de prendre mon appareil, ils ont su que je venais pour photographier et filmer.

Ont-ils pris tes bandes et tes cassettes ?

Bien sûr. Ils sont même allés chez moi pour fouiller. Voici la page. On utilise de notre propre argent pour aller filmer Thala ou ailleurs dès qu’il y a quelque chose qui se passe.

Depuis toujours, vous avez eu cette approche photo journalistique. Pendant la révolution, étais-tu plutôt acteur ou spectateur?

Dès que je vois qu’il y a des incidents qui se passent et qui sont tus dans les médias, je deviens plus actif. J’ai senti que j’avais un devoir à faire et il fallait que je le fasse. Ma conscience ne me permettait pas de voir des gens en train d’être tués et massacrés en ayant du matériel pour filmer et de ne pas filmer. A mon avis, tout le monde doit filmer et photographier et mettre sur Facebook.

Tu es connu à Kasserine. As-tu eu des échos de gens qui ont vu tes photos qui sont sortis dans la rue grâce à elles ?

J’ai eu des japonais et une chaîne canadienne qui sont venus jusqu’ici. Il y a aussi une boîte de production qui a acheté de la matière de chez moi (des bandes de la révolution) parce que sa propriétaire était de Kasserine et s’appelle Najoua Tlili. France 24 m’a volé.

Comment ?

Ils ont accédé à mon blog et m’ont volé mes photos. Ils enlèvent leurs logos et ils les passent à la télévision. Et après, ils sont enregistrés chez les particuliers qui les mettent sur Facebook. Ce sont des voleurs en bon et du forme.

Mes photos sont même passées sur Al Jazira et sur beaucoup d’autres chaînes de télévision même sur la chaîne nationale tunisienne, Hannibal et Nessma.

Ce qui vous a le plus dérangé, ce n’est pas qu’ils ne vous paient pas, c’est qu’ils enlèvent votre logo…

Ils me doivent au moins du respect car je suis sorti, j’ai filmé et j’ai mis ma vie en danger. Pourquoi ne les mettent-ils pas avec son logo ? En plus, ils les passent comme si leur correspondant local les a photographié pour eux. Je ne comprends pas comment ils ne font pas allusion à la source.

Est-ce que les médias tunisiens t’ont contacté pour te demander de mettre tes photos ?

Non, ils ne m’ont pas demandé ma permission malgré le fait que mon contact est publié. Il y a de gens qui m’ont demandé des photos et je leur ai donné.

Es-tu ciblé par les agents de police?

Oui. Ils savent pourquoi je suis sorti dans la rue. C’est clair que je suis venu photographier. De ce fait, ils m’ont attrapé et m’ont massacré.

Avant ta vidéo du maire, est ce que la police te dérangeait quand tu sortais ton appareil photo ?

Elle vient d’une façon indirecte et crée une histoire pour te dissuader de photographier. Un agent de police m’a appelé une fois pour me demander si j’imprimais sur les tee-shirts. J’ai dit oui. Il m’a demandé où j’étais. J’ai répondu que j’étais au café. Il est venu me voir et il m’appelait en même temps pour savoir si je mentais. La police est venue me chercher pour me demander pourquoi mon local était fermé. Je lui ai expliqué que je viens rapidement l’après-midi pour faire quelques tâches en gardant la porte fermée et après je m’en allais. Elle a voulu savoir pourquoi je m’enfermais dans mon local. Ensuite, elle m’a relâché et m’a donné le numéro d’un agent de la police en disant que j’en aurais besoin. Et ils refont la même chose le lendemain. Dans le poste de police, ils prennent mon téléphone, après ils me le rendent déchargé. Je ne comprends rien. Une autre fois, ils m’ont enlevé une carte mémoire. C’est du harcèlement.

Votre page « Kasserine News », vous en êtes le modérateur. Est-ce que tu laisses les autres publier sur cette page ?

Je l’ai enlevé parce que j’ai été dérangé. Maintenant, toutes les publications sont cachées jusqu’à ce que j’autorise qu’elles soient sur la page. On m’a mis des vidéos RCDistes (Rassemblement Constitutionnel démocratique, c’est le parti de ben Ali). J’ai 4 autres administrateurs. Celui qui m’envoie une publication importante, je mets son nom et je la publie.

Est-ce que vous pensez que c’est indispensable qu’il y ait une vérification de l’information avant de la mettre sur la page ?

Je ne mets que ce que je filme ou photographie, ou quelque chose que je connais, ou d’un journal. On ne met que des informations dont on est sûrs.

Est-ce que tu penses que les réseaux sociaux et l’information parallèle peuvent remplacer les médias classiques ?

Ils les ont déjà remplacés. Personne ne croit à la chaîne nationale. Celui qui a besoin d’une information, il vient la chercher sur Facebook.

Est-ce que tout le monde a un ordinateur chez lui ?

Mais bien sûr. Mais ceux qui bossent doivent avoir une caméra, un appareil photo. On achète toujours de grands objectifs pour pouvoir photographier de loin.

Et les gens qui n’ont pas Facebook ?

Les gens qui n’ont pas Facebook vont sur le compte de leurs fils ou autre ou créent un compte tous seuls. Tout le monde passe par Facebook.

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commentaires
  1. Naïm dit :

    C’est le lien de la page ( Kasserine News ).
    https://www.facebook.com/Kasserine.news

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