Teyssir Ksouri

Publié: 8 juin 2011 dans Photojournalistes citoyens

Je suis chef d’entreprise dans le domaine des TIC. Vous avez fait appel à moi parce que j’ai photographié tout ce qui s’est déroulé et avant et après le 14 janvier 2011.

Est-ce que vous êtes photographe ?

Pas du tout. Je suis dans la création de sites web et solutions web. On fait appel à des professionnels dans mon métier. Pour moi, l’image compte énormément. C’est à partir d’un téléphone portable que j’immortalisais les scènes que je voyais. C’était justement pour les partager sur des réseaux sociaux ou pour montrer à ma famille qui n’a pas pu se déplacer dans les différentes manifestations.

Votre seul moyen de prendre des photos était votre téléphone portable…

Absolument.

Comment preniez-vous des photos avant d’avoir un téléphone portable (appareil photo, compact) ?

Occasionnellement. J’ai beau avoir des appareils photo mais je ne les ai pas tout le temps avec moi. Ça ne m’est pas venu dans la tête de prendre mon appareil photo avec moi dans les différentes manifestations.  Par contre, j’étais obligé d’avoir mon téléphone pour être en contact avec les gens et c’était une occasion pour prendre des photos.

Avez-vous postées sur Facebook les photos que vous avez prises ?

Absolument. D’ailleurs, je postais en temps réel. J’ai internet sur mon téléphone et j’essaie d’en tenir mes amis au courant des différentes manifestations surtout sur Facebook. En même temps, j’essayai de tranquilliser ma femme qui est tout le temps connecté et qui s’inquiète énormément pour moi en lui montrant des photos en temps réel.

A quel moment exactement avez-vous commencé à prendre des photos?

Depuis qu’il y a un appareil photo dans mon téléphone, j’ai commencé à prendre des photos. En ce qui concerne la révolution tunisienne, j’ai commencé à prendre mes premières photos à la fin du mois de décembre, quand ça touchait un peu Tunis. Je n’avais pas la possibilité de me déplacer. Ça a commencé dans le sud-ouest tunisien les gens commençaient à partager tout ça. Quand les premières manifestations ont commencé à Tunis, j’étais dans ces manifestations jusqu’au 14. Après, j’ai continué à filmer parce que la révolution tunisienne a une petite particularité : ce ne s’est pas terminé avec le départ du dictateur. Il y a eu plusieurs manifestations post-départ de Ben Ali que j’ai filmé aussi.

Quand vous regardez ces photos que les autres postaient sur Facebook, vous sentiez vous impliqué et acteur dans ces situations ou simple spectateur comme si vous lisiez un journal international ?

En vérité, je parle d’un cas personnel qui apparemment est le cas de beaucoup de gens autour de moi : on s’est fait acteur parce qu’ils avaient des images réelles à l’instant zéro. Au départ, je me sentais beaucoup plus spectateur, à la limite j’enviais les personnes qui avaient un peu d’adrénaline parce qu’ils étaient là-bas. Ensuite, quand les photos et les vidéos étaient vraiment réelles (le flic tirait sur le manifestant qui tombait en direct), c’est là où je me suis senti un peu acteur. La vérité, quand je suis descendu dans la rue et que je rentrais le soir pour regarder les vidéos des autres villes, là je me suis senti vraiment acteur, plus concerné.

Qu’est ce qui a déclenché que vous quittiez votre ordinateur et que vous alliez sur le terrain ?

C’est peut être ces photos-là que les gens partageaient. Le problème de cette révolution tunisienne c’est qu’elle n’avait pas de chef de file et n’avait pas d’idée précise, c’est à dire que les gens se révoltaient soi-disant pour la dignité. Mais qu’est-ce que la dignité ? Pour certains, c’est la dignité de travailler, pour d’autres c’est d’exister et de critiquer. Ce sont les photos et les vidéos partagées qui nous ont un peu poussées à se retrouver dans cette révolution au départ. A la limite, par égoïsme, les habitants de Tunis n’ont pas été très touchés par les problèmes de chômage, d’ennui, de sortie. On occulta en quelque sorte ce qui se passait dans le sud. Ce sont ces images-là qui nous ont donné une claque pour se réveiller et qui nous ont expliqué que même si on a toutes les commodités sur la région de Tunis, on n’est pas libre de dire ce qu’il faut, ce dont on a envie.

Est-ce que vous lisez la presse en Tunisie avant le 14 janvier ?

Oui, j’achetais tous les jours le journal pour lire les 2 dernières pages parce que je suis un fan de sport. C’était la seule information intéressante au niveau de la Tunisie.

Ce que vous lisiez reflétait-il la réalité que vous viviez ?

Il reflétait le fan de football que j’étais, mais pas ma personne, le citoyen que j’étais.

Vous aviez accès à différents contenus sur internet, des photos, des photos légendés avec du texte, du texte et de la vidéo. Qu’est-ce qui vous a le plus influencé ?

Ce qui m’a le plus influencé c’était l’écrit, le texte parce que le problème qu’on avait, c’était un malaise mitigé à de la peur. Et la peur, c’était aussi la peur de partager et de dire des choses qui dérangeaient le régime. Pour un père de famille comme moi, j’avais peur d’être le premier à le faire. Avant même les photos, ce sont les écrits qui nous ont poussés à sortir et à réveiller le révolutionnaire qui dormait en nous. Il y avait le chef de file Abdelaziz Belkhodja qui a commencé à écrire des propos contre le régime. En premier, c’étaient les écrits qui m’ont le plus influencé, mais les photos et les vidéos sont venues les confirmer. Il y avait le texte, le commentaire et la vidéo ou la photo à l’appui.

Quand vous postiez vos photos, est ce que vous les signez ?

Ça se fait automatiquement sur Facebook quand ça part de mon profil.

Est-ce que tu partageais des photos qui n’étaient pas signés ?

J’évitais de le faire parce que je ne suis pas sûr de la source et je n’ai pas envie de manquer de crédibilité envers mes amis. Dès le début de la révolution, j’ai acquis une certaine crédibilité dans le sens où je ne partage qu’une information vraie. Il y a eu des montages de photos et même des photos prises dans d’autres pays (une dame battue dans un poste de police dans une prison iranienne). Je ne partageais que les photos signées par des gens que je connaissais ou qui avaient de la crédibilité sur le net.

Il y a eu une sorte de campagne de désinformation sur le net, une guerre entre le vrai, l’authentique et le faux, des jeux de manipulations … ?

Il n’a pas eu que de la manipulation. La manipulation est venue avant le 14 janvier et elle venait du régime. Le tort c’est que le régime n’a pas utilisé les vidéos et Facebook pour contrecarrer cet élan révolutionnaire. Il aurait pu le faire. Par contre, les contre-vérités venaient d’on ne sait où. C’était ou bien des révolutionnaires extrémistes qui voulaient pousser le bouchon à fond vers des violences. Ça ne venait pas du régime et d’ailleurs, ça m’a étonné. Pourtant, le régime reposait sur un grand parti, très puissant, très informatisé. Je me suis dit que la réplique allait venir sur le net. Ils ont occulté ça et en fin de compte, c’est le net qui a eu gain de cause.

Vous m’avez parlé d’autocensure. En tant que père de famille, vous vivez dans ce climat de peur, de répression permanente. Quel était votre premier sentiment social pour dépasser cette autocensure ?

C’est la première fois de ma vie que je me sens un peu héros. Je me sens aujourd’hui utile vis à vis de la communauté. Je sens que j’ai participé à cette révolution et ça me fait plaisir. C’est ce sentiment d’implication qui me pousse à publier encore des photos parce qu’aujourd’hui, à 3 mois de la révolution, je ne suis plus d’accord avec ce qui se passe. Il y a des aberrations.

Est-ce que vous avez vécu la censure sur internet ?

C’est clair que j’ai vécu la censure parce que je travaille avec. Dans notre métier de création de sites web, le référencement représente quelque chose de très important dans la vie d’un site web et le meilleur moyen de référencer un site aujourd’hui c’est de placer des vidéos dans des sites comme « You tube » ou « Daily motion »… Tout ça est coupé en Tunisie et par conséquent, ça m’empêchait carrément de bien travailler. Ça a dépassé la violation de la liberté d’expression et c’est devenu une violation de la liberté de gagner sa vie. Il a fallu contourner tout ça parce qu’il fallait qu’on trouve des solutions. La bêtise de la dictature qui existait c’est qu’ils coupaient des sites et tout le monde dans la rue parlait de Proxy et l’utilisait. Tout le monde regardait. Je ne vois pas la nécessité de faire cette censure, toutes ces coupures.

Ce jeu du chat et de la souris entre vous et l’organisme de la censure non déclarée, était-il partagé par beaucoup de tunisiens ?

Absolument oui. J’étais même fournisseur de Proxy. Les gens m’appelaient pour savoir comment faire pour contourner comme on est dans le domaine. J’ai même rencontré en ce temps-là des gens qui travaillaient dans la police politique chargés d’exécuter cette censure pour leur dire que c’était ridicule parce qu’on était en train de les contourner. Ils m’ont dit oui mais c’est les autres. On sait que vous regardez tout et que de toutes les façons, il n’y a aucun moyen de museler internet si ce n’est de le couper complètement comme ce qui s’est passé en Egypte et en Libye au début de la révolution. Le seul moyen c’est de couper internet et encore. En Egypte et en Libye, Google a trouvé l’astuce….

Est-ce que le fait d’avoir cette censure et cette répression continues vous a isolé de la société dans laquelle vous viviez ?

Non, ça ne m’a pas isolé. Au contraire, je crois que cette censure est partie chercher le génie qui existait dans chaque internaute tunisien. Par exemple, Facebook a immergé en Tunisie fin 2005 et j’étais parmi les premiers à avoir un compte. On était 1500 personnes, c’était epsilon par rapport à la population tunisienne. Au bout d’une année, on commençait à parler librement sachant qu’on pouvait choisir nos amis et ce serait impossible qu’on soit épié sur Facebook sauf qu’on l’a fait. La décision était de fermer Facebook. Des voix se sont élevées parce que Facebook était utilisé par une classe un peu élitiste qui était proche du pouvoir. Il y a eu une petite pression. Même la fille du président est allée voir son père pour lui dire que ce n’était pas normal. Le ridicule du régime prônait qu’il n’y avait jamais de censure, ensuite il déclare à la une de tous les journaux que le président de la république a décidé de rouvrir le site Facebook. Il avoue qu’il y a eu censure et le président l’a enlevé. Cela a fait une publicité incroyable à ce site et on est passé au bout d’une année parmi les premières nations qui utilise Facebook proportionnellement au nombre d’internautes. On est arrivé à 2 million sur une population active de 7 millions ce qui équivaut à 30 millions de connectés en France. A chaque fois qu’on coupait un site, les gens s’y intéressaient encore plus et le fait d’essayer de le contourner, c’était comme si on défiait pacifiquement le régime et les forces d’opposition non autorisées utilisaient ça pour nous faire parvenir des messages. La censure a uni les forces d’opposition et même les gens qui s’en foutaient et qui suivaient le régime ont été sensibilisé grâce à Facebook.

Vous vivez dans une sorte de réalité parallèle dans laquelle vous vous échappiez en quelque sorte, vous aviez les moyens de contourner cette censure…

Absolument. C’était une façon de montrer notre force. L’ancien gouvernement dépensait des sommes énormes pour censurer le site alors que moi, le petit chef d’entreprise, je pouvais tout contourner sans qu’on ne m’arrête.

Vous sentiez vous dans l’illégalité quand vous faisiez ça ?

Oui. C’est une façon d’échapper à notre autocensure. On communiquait dans l’illégalité et on avait peur. On le faisait discrètement mais c’était un bon coup d’adrénaline et une petite fierté interne.

Est-ce que vous postiez des vidéos aussi ? Quel rapport entre l’authenticité des photos et celle des vidéos ? Vous disiez que les photos étaient facilement trucables, vous semblez accorder plus d’authenticité aux vidéos…

Oui. On retouche plus facilement une photo qu’une vidéo déjà. En plus, c’est plus réel quand on voit une scène d’une minute se passer devant nous. En photographiant la même scène, on peut rater plein de moments à côté. Pour moi, la photo est un peu dangereuse parce que suivant l’angle choisi, on peut orienter les gens vers une certaine réflexion.

La photo ne dit pas tout, par contre la vidéo dit tout…

Si elle est bien prise. Comme ça se passait au niveau amateur, on pouvait facilement orienter l’objectif de l’appareil photo là où on voulait. Par contre pour la vidéo, les gens ne sont pas assez professionnels pour vous embraquer sur leurs propres avis.

C’est vraiment une révolution numérique avec toutes ses composantes : photos, vidéos, messages, textes… Le monde entier aujourd’hui retient l’histoire du type qui s’est immolé et qui a créé cette révolution. Deux ans auparavant, il y a eu le même épisode, un autre type s’est immolé sauf que les gens n’étaient pas encore prêts à faire le relais sur internet et les appareils photos sur les téléphones n’étaient pas très répandus. Il y a juste eu une petite révolte très locale à Monastir. Personne n’a entendu parler de ça et ça a été très vite contenu. C ‘est internet qui a tout révolutionné.

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