Amine Landolsi

Publié: 8 juin 2011 dans Nouveaux photographes Tunisiens

Amine Landolsi, 34 ans, marié, 2 enfants à charge, diplômé d’un master en gestion hôtelière, J’ai travaillé dans l’hôtellerie pendant 6 ans. Pour plusieurs raisons, j’ai quitté l’hôtellerie. J’ai travaillé dans une société de services pendant 2 ans comme commercial. Le destin a frappé à ma porte. J’ai connu des gens suite à la mort de mon père qui m’ont orienté vers le domaine de la photo.

A quel moment a commencé votre passion pour la Photographie ?

Vers 13, 14 ans. J’ai oublié le moment déclencheur de cette passion, mais je me souviens que mon père a accroché une première photo dans le hall de la maison. C’est un petit peu anecdotique car je ne m’en suis aperçu qu’après sa mort.

Est-ce que vous avez continué à faire de la photo depuis que vous avez 14 ans ou est-ce que vous avez arrêté un certain moment ?

J’ai arrêté un certain moment surtout quand j’ai commencé la vie professionnelle. J’ai fait une coupure. J’avais beau prendre des clichés par-ci par-là, mais ce n’était pas de la photographie recherchée, avec un thème, un fondement. De 2004 jusqu’à 2008/2009, j’ai eu une « coupure » avec la photo quand j’ai commencé à travailler.

Quand vous avez commencé la photo, vous aviez un intérêt pour la réalité sociale ou le reportage ou la photo militante ?

Vers 13, 14 ans, c’était pour retracer mes moments, mon adolescence, ma jeunesse avec un zeste pseudo-artistique. Je cherchais des formes, de l’esthétique dans la photo.

Avez-vous recommencé la photo avec l’apparition du numérique ?

Exactement. J’ai acheté mon premier appareil photo aux Etas Unis. C’était un canon 888 et c’était un argentique. J’ai travaillé avec cet appareil pendant quelques temps et puis, avec le numérique, c’était avec un compact qui appartenait à mon père. L’été qui a suivi sa mort était difficile pour moi. J’ai pris quelques prises et soudainement, j’ai rencontré un ami de quartier. C’est Hamid Bouali. Il attendait son bus et je me suis arrêté près de lui, le compact en mains « Voilà Hamid, qu’est-ce que tu en dis de mes photos ? ». Il m’a dit qu’on allait prendre un café l’après-midi pour les voir. Il a fait un petit visionnage et m’a dit « Veux-tu que je te réponde sincèrement ? ». J’ai dit oui. Il m’a dit «  Tu es un Schumacher qui roule avec un crucifix, vas t’acheter un appareil qui va égaler le niveau minimum. ». A la première occasion où j’avais de l’argent, je me suis acheté un 500D et je tombais dans le professionnalisme. C’était l’amateur qui « migre » vers le professionnel dans le domaine photographique.

Comment était votre rencontre avec le club photo ?

Le club photo c’est encore une fois Hamid Bouali. C’est lui le fondateur et moi l’organisateur. Je me rappelle de la première séance à la Maison de la Culture Ibn Khaldoun où on siège maintenant. Toutes nos séances se passaient là-bas tous les samedis. Hamid a eu la bonne idée de grouper une meute de photographes qui ne se connaissaient que virtuellement à travers Facebook, avec le « buzz » du réseau social l’année dernière. La photo est éphémère, mais c’est la relation humaine qui prime pour moi. C’est ce partage-là qui crée une osmose pour qu’on puisse donner une valeur ajoutée. On a fait un acte naturel de regrouper ces jeunes-là un samedi après-midi. La première réunion, on était une trentaine de personnes qui a commencé à y croire. On y a cru et on a pu.

Quelle est votre relation de photographe avec la révolution tunisienne ? Comment avez-vous adopté reportage social et révolution ?

Je crois en les signes. J’étais chez un ami, Si Mohamed El Banneni. C’est un historien qui a une belle demeure à la Médina et on traitait du club et de son programme. C’était le 12 janvier et il me demande ce qu’on va faire samedi prochain. Je lui ai dit qu’avec la situation actuelle, on siège devant le ministère de l’intérieur. Il m’a dit d’envoyer un message à tous les membres pour leur dire « Témoignez de ce qui se passe ». Vu les tranches d’âges que j’avais et ma position dans le club photo (je devais consulter l’équipe avant de faire quoi que ce soit), un message comme celui-là allait inciter les gens à se rendre et à photographier les évènements. Je ne pouvais pas prendre cette responsabilité. J’ai pris ces propos comme un message personnel, par rapport à moi. A la première vague de manifestants, quand on entendait des tirs, des cris, je suis sorti en courant emmenant mon appareil 7D. Si Mohamed essayait de me retenir. J’ai fait le tour de la ville de Tunis, Bab Souika, Bab Dzira, centre-ville, rue de Madrid, tout, tout… j’ai commencé à prendre des photos d’une émeute. Je me suis trouvé, avec ma voiture, au beau milieu des émeutiers et des policiers. Je manœuvrais avec des réflexes enfantins sans calculer aucun risque. Ça venait de l’intérieur. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis senti en sécurité. Je me suis mis dans des situations très délicates. Il y a un reporter professionnel qui m’a dit que j’étais suicidaire « 0n ne photographie pas une émeute dans une voiture. ».

Moi qui n’ai pas appris à être reporter, c’est venu progressivement entre le 12/13/14 janvier et j’ai pris une photo qui m’a permis d’avoir une couverture dans un magazine international. C’était « Jeune Afrique ». C’était la photo du Général Ammar, l’homme qui a dit non.

Un autre après-midi, lorsque les manifestants étaient partis au siège du RCD appelant à la dissolution de ce parti, il y avait beaucoup de photographes étrangers. J’ai pris le temps de les regarder faire. C’était une véritable leçon d’apprentissage. je vais raconter des trucs à mes gosses.

Votre approche était beaucoup plus citoyenne que professionnelle. Mais au fur et à mesure du temps, vous avez eu une démarche de plus en plus professionnelle. Comment avez-vous envisagé cette approche ? Quel est votre sentiment par rapport à cette photo qui a commencé citoyenne et est devenue professionnelle ?

Je vais vous raconter des anecdotes, ce sera plus véridique. Je me rappelle du premier moment à Bab Dzira où j’étais bloqué entre émeutiers et policiers, mon pied tremblait à mille à l’heure. C’était un sentiment de peur horrible que j’ai pu stopper à l’instant même. Je me suis dit « Tu veux photographier ou abandonner ? » Premièrement, j’ai contenu ma peur. Il y avait des tensions, des tirs, des bombes lacrymogènes, des gens morts à 200 mètres. C’était difficile, mais j’ai pu le faire. Mon approche le 12 était de photographier Tunis pendant 3 heures, c’est à dire : il y avait une manifestation à 13h15 à Bab Dzira. A 200 mètres, il y avait une femme qui faisait ses courses. J’ai photographié la fripe d’El Hafsia, une bagarre avec la femme en sefsari qui les dissuadait de se disputer et l’arrêt de bus… C’était extraordinaire : à Tunis, pendant un laps de temps très court, se jouaient simultanément beaucoup de scènes de la vie quotidienne.

Après, c’était un inventaire de la veille. Le 13, ce n’était pas génial. Le 14, je suis allé comme tout le monde qui frissonnait quand on chantait l’hymne national. Je n’ai pas eu de belles photos le 14. Ce n’était pas mon approche, ni mon attente.

Après, il y a un professionnel qui a tapé à ma porte pour collaborer. C’est un partenaire français qui s’appelle Nicolas Fouquet.

As-tu fais des vidéos avec ton 7D ?

Du tout.

J’ai eu des témoignages qui disaient que les gens croyaient moins en l’authenticité des photos parce qu’elles pouvaient être truquées et que les vidéos étaient plus difficilement truquables. Vous qui étiez au cœur de l’action, quelle est votre approche de l’authenticité et du message transmis par les photos ?

C’est ma propre personne qui est garante de l’authenticité de la photo. La photo est plus véridique que la vidéo pour moi parce que c’est un point de vue, c’est instantané, c’est une décision, c’est une critique. Ce n’est pas le vidéaste qui fait la photo, c’est la personne qui est le sujet. Je ne suis pas passionné de vidéos. Je veux me rassasier de la photo.

Est-ce que vous vous êtes senti acteur ou spectateur de la scène?

Quand on s’est rendu à la famille de Bouazizi, Hamid et moi, c’était après que j’ai pu me confirmer professionnellement. J’ai goûté au premier honoraire professionnel. Il y avait une équipe de télévision qui sortait de la maison, J’ai juste voulu présenter mes condoléances à cette famille que j’ai sentie harcelée médiatiquement. Moi c’est l’humain. Je n’ai pas pu avoir ce réflexe professionnel. Je n’ai jamais été un charognard. Après que je me suis senti à l’aise dans la maison, je me suis permis de prendre les photos. J’ai pris une quarantaine de photos, mais des photos sans voir. Et soudain, je vois un plan. C’était la mère assise en troisième plan sur une chaise et les deux filles. J’avais besoin d’un autre obstacle pour pouvoir « shooter » la mère. Cette photo est exposée, c’est l’une des plus belles parce qu’elle ressort mes sentiments à moi, une extériorisation de mon passage chez elle.

Avez-vous publié des photos sur Facebook ?

Non.

Quand commenceriez-vous à partager vos photos sur Facebook ?

Sur Facebook, pendant les premiers temps, j’ai partagé 3 albums. Le premier s’appelle « Run and come back », le deuxième « Tunisian lady, Tunisian first » et le troisième « La meilleure pendaison c’est l’exil ». Chaque album contenait huit photos. Pendant cette période-là, il y avait un énorme lot de photos. C’était pour partager des messages d’amour, pour que l’euphorie ou la phobie des snipers ne priment pas…avec un petit texte. Je partageais ça mais rien de plus. Mes photos professionnelles ne sont pas sur Facebook. Sur « Jeune Afrique » ou « Marianne » et « Afrique Magazine », il y avait ma signature. Il y a aussi une agence de photos anglaise en ligne qui s ‘appelle « Demotix » qui m’a contacté pour leur envoyer mes photos.

Vous encadrez le club photo Tunis. Comment voyez-vous le potentiel jeune qui est dans ce club ? Pensez-vous que la photo était presque morte à l’époque de Ben Ali et qu’après la révolution, nous allons avoir plus de photographes de presse professionnels ?

Le premier plan, c’est l’avant Ben Ali. Pour moi, la photo n’est pas uniquement la photo en Tunisie mais la photo dans le monde arabe et plus généralement dans les pays du tiers monde. Cette photo-là dérange parce qu’elle éclate des vérités. C’est pour cela qu’elle dérange. Ce n’est pas spécifique à Ben Ali. Quand on sortait photographier avec les jeunes du club, s’il y avait une interdiction, on la respectait

Dans le club, on est en train de bâtir, de vulgariser l’acte photographique pour qu’on puisse sensibiliser beaucoup de personnes. 60% des gens viennent parce qu’ils sont influencés par leurs amis sur Facebook ou ailleurs.

On ne peut pas prendre le rôle de l’Etat. On a fait une initiative privée pour permettre à ces jeunes-là d’exposer. On a fait des débats, des workshops. On est dans la phase de la sensibilisation, « Prenez vos appareils et photographiez ». Le photographe a la tâche la plus difficile au monde, parce qu’il sait montrer la réalité.

Vous avez parlé de phénomènes d’interdiction de photographie par rapport à vos membres. Est ce qu’il vous est arrivé dans la rue quand vous photographiez de vous faire intimider par la police ?

Oui, je l’ai vécu dans les premières années de mon amateurisme, vers 17 ans, et C’était le 2ème jour de l’Aïd et j’étais avec ma copine. On faisait une petite balade au centre-ville pour manger, là où il y avait la maison de culture Ibn khaldoun, devant le cinéma l’ABC. Il y avait à l’affiche le film « Pokémon » et deux queues de petits enfants. J’ai voulu photographier et un policier est venu me demander mes papiers. Il m’a dit que je photographiais la police. J’ai dit non. Il m’a dit de le suivre et j’ai passé 3 heures au commissariat avec un harcèlement moral.

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commentaires
  1. sfayhi dit :

    content pour toi mon ami ,bonne continuation

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