Abdelaziz Belkhodja

Publié: 8 juin 2011 dans Censure

Je suis juriste de formation. J’ai étudié à Aix-en-Provence. J’ai une maîtrise de droit public et j’ai préparé un DEA en études politiques. Je n’ai pas exercé mon droit, mais je suis éditeur depuis 1993 et écrivain. Cette dernière année, depuis le moi de décembre, j’ai beaucoup milité pour la Révolution Tunisienne et juste après, j’ai fondé un parti politique : le Parti Républicain qui petit à petit fait son nid. D’ailleurs, on a opéré une fusion hier avec un autre parti. C’est la première fusion qui a été réalisé dans toute l’histoire du monde arabe parce qu’on a un sacré problème de personnalités dans le monde arabe. En ce jour (le 28 avril), c’est le premier jour d’existence de l’alliance républicaine.

 

 

 

 

 

Vous êtes éditeur depuis 1993, vous avez publié des livres, des bandes dessinés, est ce que vous avez eu des problèmes avec la censure en Tunisie ?

 

 

 

On a toujours des problèmes avec la censure en Tunisie surtout quand on est dans le domaine de l’écriture, du cinéma, de l’expression en général. Il y a deux formes de problèmes par rapport à la censure : il y a le problème de l’autocensure qui est peut être plus considérable que le problème de la censure parce que toute la dictature procède d’abord par la dissuasion. L’état fait en sorte qu’il y ait une peur ambiante et il fait circuler lui-même beaucoup de rumeurs. Donc, vous avez déjà tendance à vous autocensurer. Quand on ajoute l’autocensure naturelle et normale à l’autocensure de l’éditeur, de créateur de livres, il y a une censure qui est démultipliée parce qu’il y a un risque financier. Par conséquent, l’éditeur regardera la censure d’une manière plus importante et donc il y a double dissuasion.

 

Comment s’exerçait la censure en Tunisie ? Elle s’exerçait d’une manière très pernicieuse, très vicieuse, par l’intermédiaire de ce qu’on appelle de dépôt légal. Le dépôt légal est une institution qui est centenaire et qui est destiné à inscrire, à sauvegarder la mémoire de l’humanité. Il existe dans tous les pays du monde. Il s’agit simplement de déposer son œuvre, et on obtient par la même occasion une immatriculation pour le livre.

 

Le système vicieux qui a été mis en place par la police tunisienne a été de faire en sorte que ce dépôt légal devienne une autorisation. C’est à dire, vous allez déposer (d’ailleurs dans le monde, vous déposez et vous partez). Ils ont institué un système où vous devez revenir pour prendre une autorisation de distribution de votre livre. Vous n’avez pas le droit de sortir le livre de l’imprimerie avant d’avoir cette autorisation.

 

 

 

Donc l’œuvre de l’esprit matérialisé a besoin d’un accord pour être diffusé ?

 

 

 

Exactement ?mon premier gros problème avec la censure était particulièrement incroyable parce que je m’y attendais pas du tout. En fait, j’ai réédité deux bandes dessinées qui dataient d’une bonne vingtaine d’années. Elles avaient déjà été publiées sous l’ancien régime, le régime de Bourguiba. L’une s’appelait « Les petites choses de la vie » et l’autre « Les arrivistes ». Comme selon la formule « qui se sent morveux, se mouche », le titre « Les arrivistes » les a beaucoup ennuyé, à la police bien sûr, et ils ont pensé qu’ ‘il s’agissait de ces nouveaux arrivés au pouvoir , la famille Trabelsi et la famille Ben Ali. C’était en 2002 et les deux bandes dessinées avaient déjà été publiées depuis 1983, 19 ans avant. Je présente mes livres au dépôt légal et les livres ne viennent pas. C’est à dire qu’à chaque fois que j’appelle, ils me disent que ce n’est pas prêt ils ne motivent pas du tout leur refus. Au bout de quatre mois, j’ai rencontré le ministre de la culture qui est arrivé à mon stand à la foire du livre. Il m’a demandé « est ce que tout va bien monsieur Belkhodja ?». en fait, il venait préparer l’arrivée du président Ben Ali parce que tous ont peur que nous nous plaignons au président des problèmes administratifs. J’ai dit « oui, sauf que j’ai deux livres qui sont censurés depuis quatre mois. Il m’a demandé lesquels. Je lui ai dit mes deux bandes dessinées et j’ai raconté qu’elles sont sorties il y a 20 ans et je ne vois pas pourquoi elles étaient censurées et que ça doit être une erreur. Il m’a dit « je m ‘en occupe. J’ai dit « c’est bon, je compte sur vous ». Ben Ali arrive le lendemain. Comme je suis poli, je ne lui en parle pas puisque le ministre m’a promis de les lâcher. Le lendemain matin, je vais voir le dépôt légal et je leur demande s’ils ont reçu un coup de fil du ministre. Ils me disent non. J’ai demandé qu’ils l’appellent parce que j’ai eu sa parole pour qu’on me lâche mes livres et j’ai dit que je reviens demain matin. En descendant du bureau du dépôt légal, je trouve un ami algérien qui me dit « vous êtes devenu fous les tunisiens ? ». J’ai dit pourquoi. Il m’emmène pour faire un tour et on trouve des livres intégristes de premier niveau, des livres où on écrit que la femme ne doit pas serrer la main de l’homme… des choses qui n’ont rien à voir avec l’esprit d’ouverture du tunisien. J’ai acheté tous les livres des intégristes et je me suis dit que demain si on ne me donne pas mon papier, je fais un scandale. Le lendemain, je vais chercher mon parier et on me dit désolé, on ne l’a pas. Là, je suis sorti de mes gonds, je leur sors les bouquins, je leur dit « regardez ce que vous laissez vendre à la foire du livre alors que moi qui fais des bandes dessinées progressistes et modernes, vous ne les laissez pas sortit. Vous ne savez pas faire votre boulot, vous êtes entrain de foutre le pays en l’air… » et je les accuse de tous les maux du monde. En rentrant, je m’aperçois que ça va faire beaucoup de remous parce que j’ai insulté les gars. Alors, j’écris une lettre au bureau des affaires politiques et je leur explique que les livres qui sont entrain de se vendre en Tunisie sont des livres intégristes et je leur mets en bas désormais une copie envoyée à la présidence de la république. 20 minutes après, je reçois un appel du ministre de la culture. Il me dit qu’ils étaient en train d’étudier l’affaire de mes livres et il vient de recevoir un dossier qui dit que j’ai insulté les gens du bureau légal et que je leur ai dit qu’ils ne savaient pas travailler. Je lui ai dit qu’il m’avait promis qu’il verrait le problème de mes livres. Et il n’a rien fait. Et j’ai dit que les livres qui sont vendus à la foire du livre sont intégristes. Il m’a dit d’arrêter de dire ça et que mes écrits sont contre le pouvoir.. j’ai dit que le propos n’avait rien à voir avec mes livres, le propos à a voir avec une opération de censure. Il raccroche. Il savait qu’il était sur écoute.

 

Je te dis ça pour que tu saches à quel point ça peut aller. Un livre qui était sorti il y a 20 ans ne pouvait plus sortir du temps de Ben Ali.

 

 

 

Il y avait une sorte d’injustice ?

 

 

 

Il y avait une aggravation du manque de liberté.

 

 

 

Comment vous expliquez que ces livres intégristes passent et que vos livres ne passent pas. Est ce que vous croyez que ces éditeurs ont des relations avec des gens proches du pouvoir ou pour d’autres raisons ?

 

 

 

Je pense que l’état est infiltré par des intégristes partout, par des gens qui ont une conception très fermée de la religion, des gens très rétrogrades partout dans l ‘administration de la police et qui laissent passer des choses comme ça.

 

 

 

Vous avez été très actif pendant la Révolution Tunisienne, par révolution je définis la période de trouble du 17 décembre au 14 janvier. Vous avez beaucoup écrit, vous avez beaucoup partagé, vous avez vu beaucoup de photos pendant la révolution ?

 

 

 

Oui. Les photos, les films et les vidéos ont été un élément déterminant pendant la révolution pour son couronnement parce que si la révolution n’était pas arrivée aux grandes villes, les gens du centre ouest de la Tunisie auraient pu faire la révolution pendant 20 ans, il se serait rien passé. C’est parce que la révolution a atteint les grandes villes et particulièrement Tunis le 14 janvier qu’elle a réussi, sinon, elle aurait échoué. Pour ça, les photos et les vidéos ont joué un très grand rôle. Il y a eu les mêmes évènements à Rdaief il y a 2 ans, or la chose n’a pas été relayée. Pourquoi la révolte de Rdaief n’était mu en révolution ? parce qu’on n’a eu ni photos, ni vidéos, ni témoignages visuels.

 

 

 

Pourtant la chaîne Al Jazira a retransmis des images de Rdaief qui sont restés sur Al Jazira, nous ne les avons vu nulle part ailleurs.

 

 

 

Pourquoi ? Parce que les réseaux sociaux n’étaient pas encore assez développé.

 

 

 

Vous pensez que les réseaux sociaux, notamment twitter et Facebook ont joué un rôle important ?

 

 

 

J’en suis persuadé. Personnellement, ma décision de prendre les armes, c’est à dire de rentrer complètement en rébellion par rapport au régime, de dire tout ce que je pense et la fin de la censure dans ma tête et l’autocensure a été prise à partir de la vision d’une vidéo.

 

 

 

Les vidéos ont-ils joué un rôle plus important que la photo ?

 

 

 

Oui, bien sûr parce que la vidéo a le mouvement et le son, il y a une crédibilité plus grande. La photo reste manipulable, pas la vidéo, c’est beaucoup plus difficile. Dans les vidéos, il y avait des éléments déclencheurs de révolte.

 

 

 

Vous rappelez vous des noms des personnes qui ont publié ces vidéos et ces photos ou est ce que c’étaient des total inconnus ?

 

 

 

Je me rappelle de quelques noms, mais en général, c’étaient des noms de gens connus. En fait, quelqu’un poste une vidéo sur Facebook par exemple où il y a des scènes de manifestations, des discours fait par des inconnus, réunions de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens ou de l’Ordre des Avocats, scènes de violences dans la rue avec les flics, scènes de tir… et ces séquences vidéos sont partagés. Très souvent, elles sont censurées et on censure la source. Mais beaucoup de gens ont appris à télécharger les vidéos et à les reposter eux-mêmes. C’est ce qui a fait que ces vidéos ont perduré sur les réseaux sociaux et elles ont beaucoup de s

 

succès.

 

 

 

Vous avez une connaissance sur les moyens de censure qui ont été appliqué pendant la révolution ?

 

 

 

Oui. A Tunis, l’ATCE reçoit l’internet et elle redéploye une forme d’intranet. Donc, nous croyons être sur internet en Tunisie alors que nous sommes sur intranet. A partir de là, l’ATI ferme l’accès aux pages.

 

 

 

Censure-t-elle par mots clés ?

 

 

 

Il y a la censure par mots clés mais il y a surtout la censure par fermeture des pages. Vous ouvrez la page et là il y a « ammar 404 ».

 

 

 

Avez vous publié des choses qui ont été censuré par « ammar 404 » ?

 

 

 

Oui, beaucoup de vidéos. J’ai republié des vidéos. Mais ce qu’il y a de bien, c’est qu’on a très vite reçu les alertes. Comme c’était la première fois que ça se passait en Tunisie, les derniers jours de la révolution, le pouvoir n’était pas prêt, il ne réalisait pas la puissance de Facebook et que c’est grâce à Facebook et à twitter que la révolution a atteint les grandes villes et que les gens commençaient à s’organiser pour les manifestations… c’est pour ça qu’à la manifestation du 14 janvier, il y avait 80% de bourgeois et très peu de travailleurs et des gens du peuple (par peuple, je veux dire des gens modestes). Les bourgeois, qui sont les profiteurs eux mêmes, étaient le pilier du régime de Ben Ali et ils étaient là à la manifestation et c’est ce qui a fait sa chute. Ce sont ces gens là qui se sont partagés photos, vidéos et articles et statut. La photo et la vidéo étaient là pour soutenir tout un mouvement de fond, l’âme de fond.

 

 

 

pensez vous que ces photos et ces vidéos qui ont mené les gens à sortir dans la rue le 14 janvier avaient plus touché les bourgeois que les autres parce qu’ils sont descendus ?

 

 

 

Le 14 janvier, j’étais impressionné de voir 80% des gens dans la rue qui étaient de la banlieue nord de Tunis de Menzah (les quartiers aisés).

 

 

 

Crois tu qu’ils ne savaient pas ce qui se passait avant le 14 janvier en Tunisie ?

 

 

 

Non, ils savaient et ils étaient silencieux à cause de la répression.

 

 

 

Qu’est ce qui a poussé les gens à sortir ? Quel est l’impact social, sur le mental que les photos et vidéos qui ont été posté ont eu ? Qu’est ce qui a changé dans les mentalités ?

 

 

 

On vivait dans une situation qui était schizophrène. Tout le monde acceptait le pouvoir mais tout le monde le détestait à cause de la répression. Lorsque la révolte s’est étendue et qu‘elle a commencé à se réaliser dans toutes les villes de la Tunisie, les gens n’avaient plus peur. Les gens voyaient d’autres personnes mourir, beaucoup de villes se soulever. C’est vraiment psychologique. Il arrive un moment, et ça il faut le vivre pour le comprendre, où à force de voir, d’entendre, de lire qu’un mouvement prend de l’ampleur, les gens se disent on n’a plus peur et ils commencent à parler. Il y en a pas beaucoup qui parlent mais il y a des leaders d’opinion qui commencent à s’exprimer et les autres suivent. Ça se passe comme ça sur Facebook. Lorsqu’il y a eu l’appel à la manifestation le 14, il y a eu un élément qui a joué en la faveur de la réussite de cette manifestation, c’est que la veille, Ben Ali fait un discours. Il avait dit que c’était fini, qu’on allait plus tirer sur les gens, que tout le monde aurait le droit de s’exprimer et que la répression était terminée en Tunisie. Alors, les gens ont été encouragés à sortir faire la manifestation. Ils n’ont plus peur du tout. On était en liberté depuis 12h de temps. C’est vrai, c’était le 13 au soir, les gens étaient devenus libres et il nous l’a prouvé avec l’émission de télévision qui a suivi son discours où le ton était très ouvert. Le lendemain, les gens sont descendus avec beaucoup plus de facilité. Ça veut dire que s’il avait pas dit son discours, il serait peut être encore au pouvoir.

 

 

 

Pour Facebook, vous avez une page où vous acceptez des amis, ou une page fan, ou une page groupe ?

 

 

 

 

 

Non, ça s’est joué sur mon compte qui était à 800 amis et qui a été complètement saturé en pratiquement une semaine.

 

 

 

Ces gens que vous acceptez, est ce qu’ils utilisaient leurs pseudonymes ou leurs vrais noms ?

 

 

 

En général, je n’accepte pas les pseudonymes.

 

 

 

Les gens s’exprimaient avec leurs vraies identités sachant qu’il y avait un contrôle derrière ?

 

 

 

Oui et ils ont reçu des menaces. La plupart de mes amis et moi-même ont reçu des menaces. La plupart des gens qui étaient très actifs ont reçu des menaces claires et nettes de la police et d’individus par des messages. On a même reçu des appels masqués alors que ça n’existe pas sauf pour les hauts placés.

 

 

 

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